Les aveugles peuvent connaître les lignes, mais pas les couleurs.
Nous autres français sommes très fiers de nos révolutions. Elles seraient le signe de notre avance sur le reste du monde, de notre esprit rebelle, de notre génie, etc. Bon. Ça va pas mal.
Il faut reconnaître une chose : nous sommes, incontestablement, le peuple le plus révolutionnaire du monde. La Révolution française n’est que le premier terme d’une longue série de révoltes, émeutes, grèves, manifestations et autres mouvements sociaux : 1789, 1830, 1848, 1871, 1936, 1968, 1995, 2005… Mais si le fait n’est pas douteux, toute la question est dans son interprétation : que signifie, au juste, cette particularité historique ?
L'interprétation officielle, très flatteuse, est aussi notre opinion spontanée, sans doute parce qu'on nous l'inculque à l’école : les révolutions françaises expriment le génie du peuple français, qui se dresse courageusement contre l’injustice du passé, proclame les droits de l’homme et montre le chemin aux autres pays d'Europe et du monde...
Le problème, c'est qu'il y a une autre interprétation beaucoup plus crédible : c'est de dire que nos révolutions signifient surtout que la France est une société du conflit, incapable d'évoluer autrement que par la violence.
La démocratie moderne n'est pas apparue en France en 1789, mais en Islande, en Angleterre et aux Etats-Unis avec quelques décennies (ou quelques siècles) d'avance. La France ne leur a emboîté le pas qu’avec retard, et avec un succès mitigé : après la Révolution française il y eut la Terreur ; l’Empire ; la Restauration ; la monarchie de Juillet ; le Second Empire. La démocratie n'arrive qu'avec la IIIe République, à la fin du XIXe siècle. Et aujourd’hui encore la France n’est un modèle ni en termes de démocratie, ni en termes de respect des droits de l’homme.
Bref : les changements que les autres pays accomplissent par la négociation et le compromis ne surviennent en France qu’au dernier moment, quand la situation devient intenable. Ils se font alors dans une explosion de violence, avec toute la complexité, l’irrationalité, l’inefficacité et le gâchis corollaires. Nous ne sommes révolutionnaires à l’occasion que parce que nous sommes extraordinairement conservateurs le reste du temps.
Il n'y a donc pas de quoi être fiers de notre « tradition révolutionnaire », qui est plutôt le symptôme de notre névrose collective, de notre pathologie politique. Nous passons notre temps à glorifier notre Révolution fondatrice et à la rejouer, dans un réflexe primitif, irrationnel, comme si nous pouvions y trouver nos « racines » et la force d'affronter l'avenir, de répéter les exploits du passé. Nos manifestations sont de tels rituels, semblables à ceux des sociétés indigènes.
Au lieu de cet étrange culte du conflit, au lieu de cette arrogance qui maintient notre aveuglement, nous ferions mieux de prendre conscience de notre maladie et de nous attaquer à la seule révolution qui vaille : une révolution culturelle, pour mettre fin à notre culture du conflit et nous permettre d'évoluer avec plus de succès et de bonheur...
« Dans la mesure où les hommes vivent sous la conduite de la raison, ils s'accordent toujours nécessairement en nature », disait Spinoza. Autrement dit : le conflit est toujours le produit de la bêtise.
Sois hype, sois moderne : rejoins la révolution culturelle, pour mettre fin à notre société du conflit !
La raison pour laquelle il est si difficile de vaincre notre culture du conflit française, c'est qu'elle s'accompagne d'un culte du conflit.
Dans un pays démocratique, la manifestation est au mieux le symptôme d'un dysfonctionnement et au pire la négation du vote, donc de la démocratie.
Mais au lieu d'avoir conscience de cela, nous avons une image idéalisée, mythifiée, de la manifestation. Elle joue un peu pour nous le rôle des rituels dans les sociétés indigènes : on reproduit grossièrement l'héroïsme des anciens (nos révolutionnaires de 1789) dans l'espoir de lendemains meilleurs.
Notre culte du conflit s'appuie aussi sur des arguments philosophiques. Héraclite, Hegel et Marx (et même Kant, avec le concept d'insociable sociabilité) ont souligné le rôle moteur, dans l'histoire humaine, des oppositions et des conflits. On s'appuie sur ce fonds de pensée pour justifier, voire glorifier, nos conflits sociaux.
Mais ce joyeux fatalisme repose sur un glissement de sens : ce qui est moteur, dans l'histoire, ce sont les contradictions, pas la violence. Au contraire : quand les antagonismes s'expriment par la violence, elles perdent leur efficacité ou deviennent carrément nuisibles. Seuls le dialogue et l'intelligence nous font avancer. Ce ne sont pas tant les conflits, qui sont moteurs, que le fait de les résoudre !
N'est-il pas évident que les pays pacifiques, civilisés, d'Europe du Nord, sont plus heureux et plus efficaces que nous ? La France, malgré son modèle social, est un des pays les plus malheureux du monde. Et malgré les 35 heures, nous travaillons plus que les Scandinaves, qui sont à 33 ou 34 heures, en moyenne (sans avoir de durée légale du travail, ni de code du travail, ni de salaire minimum, tout cela étant négocié selon les cas...).
Spinoza disait : « Dans la mesure où les hommes vivent sous la conduite de la raison, ils s'accordent toujours nécessairement en nature. » Autrement dit : le conflit est toujours le produit de la bêtise et de l'ignorance.
La réforme du droit du travail est un pas en avant. Mais cela ne suffira pas. Il faut également faire les réformes suivantes, qui contribueront d'ailleurs à rendre la réforme du droit du travail plus acceptable :
En regroupant ces mesures intelligemment, on peut les faire accepter par la population en montrant que l'ensemble est cohérent et équilibré.
Quand on parle de la froideur des relations en France, de la distance qui règne entre les hommes, par opposition aux pays où les contacts sont plus faciles, comme les Etats-Unis, la réponse habituelle est celle-ci :
« Oui, mais dans ces pays les relations sont plus superficielles. »
Euh, attends...
Ben... Oui ! Bien sûr que ces relations sont plus superficielles ! Forcément ! Par définition ! Sourire à son voisin, parler à un passant, c'est nécessairement une relation superficielle. Et alors ?
Tout se passe comme si nous disions : « Je refuse de sourire aux gens, parce qu'un sourire est quelque chose de trop superficiel. »
Ah, qu'elle est belle, notre profondeur philosophique française !
La gauche n'en est pas à une bataille d'arrière-garde près. La réforme du droit du travail portée par le gouvernement est ce dont nous avons besoin. Elle est même trop timide. L'avenir est dans la flexisécurité. Il faut comprendre une bonne fois pour toutes que nous pouvons protéger les hommes sans entraver l'économie.
Protéger les personnes, c'est un objectif noble et humaniste, et tout le monde gagne à cette protection-là.
Protéger les fonctions, c'est protéger les uns contre les autres : les travailleurs contre les chômeurs, les insiders contre les outsiders, les nantis contre les exclus. C'est la porte ouverte aux mafias, aux corporatismes et autres barrières à l'entrée qui nuisent au partage du travail et des richesses dont notre société a tant besoin.
Bref, quand on bascule de la protection des personnes à la protection des fonctions, la défense des acquis sociaux devient tout à coup défense des privilèges.
Paradoxe : le socialisme est individualiste et le libéralisme est collectiviste !
Tout cela est d’autant plus navrant qu’il serait possible de satisfaire notre goût pour la sécurité individuelle sans sacrifier l’intérêt général : cela s’appelle la flexisécurité, et il suffit de regarder dans les pays voisins pour comprendre comment cela fonctionne.
Le socialisme est un individualisme… Et symétriquement, le libéralisme est à la fois un idéalisme (car il s’appuie sur une vision optimiste de la nature humaine) et un collectivisme (car il est au service de l’intérêt général).
Le problème du « sens de la vie » n'est pas philosophique mais esthétique : nous avons une vision faussée de l'absurde.
Or seule une image peut s'opposer à une autre image. Ce qu'il nous faut donc, plus qu'une philosophie, c'est une esthétique de l'absurde.
Le mot « absurde » désigne d'abord une attente de sens déçue, donc une tristesse. Mais là où est le danger, là croît aussi ce qui sauve. Le remède à cette déception n'est pas dans la quête du sens, mais dans l'absurde lui-même.
A force de percevoir l'absurde comme une tristesse, nous oublions cette vérité fondamentale : la vie, le désir, le plaisir, le bonheur sont des choses fondamentalement absurdes. Mais vigoureusement absurdes, joyeusement absurdes, comme les rayons du soleil dans un matin d'été.
La difficulté de la vie tient à ce fait : la tristesse est sensée, la joie est absurde. D'où il faut conclure que l'absurde est supérieur au sens.
Voici, en termes athées, la traduction du bon vieux « credo quia absurdum ».
Cf. le goût de l'absurde.
Suggestion : remplaçons l'heure d'été et l'heure d'hiver par une différence de volume de travail : travaillons 7 heures en hiver et 8 heures en été.
Ainsi nous serons davantage avec la nature. Nous ferons des économies d'énergie (électrique et humaine), nous optimiserons notre temps de travail (en travaillant plus quand nous sommes naturellement plus efficaces).
Nous serons moins fatigués pour un meilleur résultat.
Nous serons plus riches.
Nous serons plus heureux.
Nous serons plus économes en ressources naturelles.
Notre époque vit engluée dans les fausses contradictions. En vérité tous les idéaux - humain, économique, écologique - se rejoignent dans un même concept : l'efficacité. Il faut rechercher l'efficacité partout. C'est un concept d'avenir.
Dire que l'ordinateur et le téléphone portable nuisent à la langue française, c'est comme dire que les calculatrices nuisent aux mathématiques.
La publicité nous prend pour des cons. Elle s'adresse à l'animal qui est en l'homme. Nous le savons tous, nous le sentons tous, et pourtant elle marche quand même. Comment ce jeu de dupes est-il possible ?
C'est comme dans le cinéma hollywoodien, cette tragédie grecque inversée où on sait, dès le début, que le bien triomphera : on a beau se dire que le scénario est invraisemblable, on marche quand même.
Publicité et cinéma fonctionnent selon la même structure : nous sommes face à un mensonge, nous savons que c'est un mensonge, et pourtant nous prenons plaisir à croire à ce mensonge. Nous avons envie d'être dupés.
Nous voulons croire que le bien triomphera. Nous voulons croire que la pommade antiride nous empêchera de vieillir et de mourir. Nous voulons croire que le tout dernier gadget technologique nous rendra heureux.
L'aliénation est comme la servitude, elle est volontaire.
A sa mort, un athée arrive au ciel. Dieu se dresse devant lui et lui dit : ou bien tu crois en moi et tu vas au paradis ; ou bien tu persistes à nier mon existence et je t’envoie en enfer.
A quoi l’athée répond : « Envoie-moi en enfer, vil séducteur, j’ai une dignité, toute ma vie j'ai résisté de mon mieux à la corruption, et ce n'est pas aujourd'hui que je vais troquer ma raison et mon âme contre quelques mesquines jouissances paradisiaques. »
Il est amusant de remarquer qu'une même forme, le cercle, symbolise à la fois la perfection et l'absurdité.
Approche de la perfection, par Jean Paul
« Moi, Monsieur, j'ai pour principe de mettre mes actions en conformité avec mes pensées. Et comme je ne pense rien... »
Plutôt dictateur que collabo !
Amusant paradoxe et retournement : pendant longtemps on a spontanément placé le sacré dans la forme, par opposition à la matière, la divinité étant l'esprit qui vient s'incarner dans la matière, censée être stupide quand elle est informe.
Or ce qu'on découvre aujourd'hui, avec les moyens de reproductibilité technique, qu'on a d'abord vu au niveau industriel mais qui se décuplent aujourd'hui dans la sphère virtuelle (avec les ordinateurs et internet il est aujourd'hui infiniment plus facile de reproduire un texte ou un morceau de musique qu'un urinoir ou une chaussure), c'est la valeur de la matière. Car c'est elle, du coup, qui devient sacrée, comme l'illustre cette curieuse aura, dont parle Walter Benjamin, qui est la valeur symbolique et imaginaire que nous attachons aux objets « authentiques », aux originaux, par opposition aux copies.
Oui, c'est peut-être ça que nous allons découvrir, avec l'invention d'un univers virtuel : la valeur, la richesse, la magie, la chaleur, l'intelligence, la divinité de l'irremplaçable et fragile matière.
Il ne faut pas répondre aux critiques.
Il faut les écouter.
Paradoxe apparent : pour susciter le désir (d'acheter) des femmes, les publicitaires leur montrent des femmes.
Ce paradoxe n'est qu'apparent, et s'explique par la nature triangulaire du désir. Les femmes désirent certes les hommes, mais elles désirent aussi, voire surtout, par rapport aux autres femmes, en se comparant à elles. Ainsi une femme voyant une belle femme sur une publicité voudra être aussi belle qu'elle.
La rivalité est parfois plus stimulante que l'objet du désir lui-même.
L'amour existe, malheureusement.
La mémoire est une invention de la douleur.
C'est une formule philosophique que j'ai trouvée à l'instant. Si j'étais un grand philosophe j'essaierai de bien l'amener et de la prendre au sérieux, mais comme je ne suis que l'auteur de ce blog je la livre comme ça, en toute simplicité.
C'est une citation philosophique typique : ça pète, mais c'est pas vraiment vrai.
Ne le prenons pas mal. Soyons un peu ouverts. Si ça interroge, si ça pousse à réfléchir un peu, c'est déjà pas mal. Humble philosophie de papillote.
Vous en avez marre de recevoir des publicités dans vos boites aux lettres ?
Il y a une solution.
Ecrivez « Pas de pub SVP » sur votre boite aux lettres.
Oui, je sais, ça ne suffit pas, les distributeurs continueront à vous inonder ! Attendez la suite.
Dès la prochaine pub que vous recevrez, appelez le numéro indiqué, et demandez des explications, plaignez-vous auprès de la personne (qui est responsable de cela d'une manière ou d'une autre puisque son numéro est arrivé dans votre boite aux lettres), demandez le nom de la société distributrice, etc.
Vous aurez peut-être l'impression que votre action ne sert à rien. Mais si tout le monde, ou même seulement beaucoup de gens, agissent de la même manière, même une fois de temps en temps, le répondeur téléphonique de certains pourrait exploser assez vite !
En plus ça ne coûte rien puisque en général ce sont des numéros de téléphone fixe, voire des numéros verts.
Il existe ainsi une foule de domaines de la vie quotidienne où l'on peut agir, à son niveau, de façon à changer les choses, au moins un petit peu... L'exemple le plus évident et le plus massif étant le commerce, chaque achat représentant une sorte de mini vote qui oriente l'activité économique de la société...
Spontanément, je n'aime pas beaucoup le travail. Mais je dois lui reconnaître cet avantage : la notion de travail donne sens à la vie.
Par la notion de travail, j'entends l'idée qu'on n'est pas, au début, encore soi, l'idée qu'on doit devenir ce que l'on est, se réaliser. L'idée que tu dois devenir ce que tu es, que tu « restes à faire »...
On le voit, ce n'est que de manière accidentelle que le « travail » au sens courant permettra d'accomplir ce développement de soi, ordinairement il en est plutôt le plus féroce obstacle !
Le monde est plein de paradoxes. Tout est paradoxal. C'est une des choses que la philosophie nous apprend. Pour chaque affirmation, l'affirmation contraire semble tout aussi vraie...
C'est du moins le cas dès qu'il est question d'intensité, de degré. Par exemple si "Ceci est grand", alors il est également vrai que "Ceci est petit". Tout dépend par rapport à quoi. De même pour les jugements de valeur : "Tout va mal", mais, aussi, "Tout va bien".
De manière un peu plus sophistiquée, dans de très nombreux cas une même cause peut produire des effets inverses. Par exemple, comment un homme exceptionnellement bon verra-t-il le monde ? On peut penser qu'il considèrera que le monde est mauvais, car tout dans le monde est plus mauvais que lui. Mais peut-être qu'au contraire il considérera que le monde est bon, imaginant que chaque personne est aussi bonne que lui, par ce raisonnement tout naturel qui consiste à supposer que l'autre est semblable à nous.
Et c'est ainsi que bien souvent ceux qui disent ou veulent entendre une chose sont, en réalité, le contraire de cette chose. Ainsi, on pourrait en suivant Baudelaire penser que c'est parce que la femme est « le contraire du dandy », parce qu'elle est profondément utilitaire dans sa chair même, qu'elle a tant besoin de romantisme et en exige tant de l'homme qui, lui, s'en passe plus facilement car il l'est.
Bref, on retombe sur la théorie platonicienne du désir : on désire ce dont on manque. Mais pour que le paradoxe soit complet il faut ajouter que cela n'est qu'une partie du désir : car on désire aussi ce qu'on a. En autrui on peut chercher la différence, mais on peut aussi rechercher la similitude.
Quel est le comble du snob ?
C'est de scier la branche sur laquelle il est assis.
Même si nous sommes plus riches que jamais, la vie est trop dure, c'est bien connu. Face à la « terrible crise » qui nous frappe « de plein fouet » et dont nous souffrons tant, la seule solution raisonnable serait de s'unir pour résoudre sereinement les problèmes qui se présentent à nous.
Mais au lieu de cela, il est plus simple d'écraser son voisin pour essayer de surnager, de sortir un peu la tête du marécage. On ne se rend pas compte, en agissant ainsi, qu'on accroît encore la misère et la puanteur nauséabonde du marécage.
C'est ainsi, par exemple, que le supérieur hiérarchique, au boulot, peut aller jusqu'à détruire le travail de ses inférieurs, ou leur nuire sciemment, pour éviter que ceux-ci ne prennent sa place.
C'est ainsi que dans une société fondée sur le mérite factice du diplôme-à-papa plutôt que sur le mérite réel et si simple des actes et des résultats, tous ces dominants triés sur ce piètre volet ont tout intérêt à ce que la situation perdure, à ce que le système continue, sans quoi ils seraient rapidement éjectés (ou alors, ils devraient se mettre au boulot, ce qui ne vaut guère mieux).
C'est ainsi que le notable français, avec la digne gravité cravatée de l'oppresseur poli et sûr de son bon droit, et qui lèche chaque soir le bâton du pouvoir et du conformisme comme un chien docile (je parle des médias dominants), scie la branche sur laquelle il est assis.
Ne pouvant s'élever lui-même, il préfère rabaisser les autres pour continuer à les dominer. Qu'il ne s'étonne pas si demain il trônera sur une armée de carton qui s'effondrera sous ses pieds.
Je crois que la philosophie est, pour une très grande part au moins, un simple genre de poésie (comme l'ont remarqué quelques bons esprits, parmi lesquels Montaigne et Rudolf Carnap).
C'est-à-dire qu'elle présente le monde sous un certain jour, elle propose une interprétation, une vision des choses, une attitude face à la vie. Elle donne un visage au monde, quoi.
La conclusion à en tirer serait qu'il ne faut pas dénier et dénigrer ce fait en se voilant la face dans des draperies alambiquées, mais tout simplement l'accepter. Et jouer le jeu, essayer de faire de la belle philosophie, de la belle poésie.
Ainsi, ceux qui ont suivi cette voie ont produit des œuvres admirables : Héraclite, Nietzsche, Cioran, pour ne citer que quelques noms qui me viennent à l'esprit, parmi les philosophes au style brillant.
On ne blâmera pas les honnêtes analystes, qui font un travail différent, et intéressant, de clarification de la pensée : Aristote, Wittgenstein, Russell.
Mais il y a les analystes obscurs (Kant, Hegel) et, enfin, ceux qui avaient conscience de ce lien particulier entre philosophie et langage, mais qui ont fait une poésie d'un goût douteux : Heidegger, Deleuze, Derrida, et dans une moindre mesure Foucault. Le cul entre deux chaises, ils semblent parfois à côté de la plaque, et voulant courir deux lièvres ils n'en attrapent aucun.
Ah, j'allais oublier, quelque chose de très important pourtant : un petit exemple de style en philosophie :
La société moderne constitue en quelque sorte un renversement de la société traditionnelle. Elle est truffée de paradoxes antinaturels surprenants, parfois scandaleux.
Par exemple, dans la société moderne, les rémunérations et récompenses sont généralement en raison inverse de l'utilité et de la difficulté de la tâche, car elles vont de pair avec le pouvoir. Au plus on a de pouvoir, au plus on est riche, et au moins on travaille.
Dans les sociétés traditionnelles, où le système des récompenses symboliques n'a pas été remplacé par le système désincarné de l'argent, c'est à peu près l'inverse, comme le montre cet extrait de Shantaram, fabuleux roman et histoire vraie qui sortira bientôt au cinéma :
Il est assez évident que le monde n'est pas parfait, pour autant que le concept de perfection ait un sens : mille choses pourraient aller mieux. Par exemple, les rosiers pourraient ne pas avoir d'épines.
Mais en même temps, il est assez évident aussi que le monde a une sorte de perfection. La question est : de quel type de perfection s'agit-il ?
En fait, dès qu'on se penche sur une imperfection du monde, sur une chose qu'on aimerait voir résolue, dans sa vie ou en général, d'un coup de baguette magique, on se rend compte que ce serait de la triche, et qu'en un sens, n'a de valeur que ce qui dépend de nous.
Et c'est là toute la beauté, toute la perfection du monde : malgré toutes les merdes dont il est empli, malgré la déprime qui nous guette même sous un soleil éblouissant (il a beau tout dominer, il est si vite caché par les nuages !), ce qui est splendide, c'est cette liberté qui est la nôtre, c'est le fait que nous soyons paumés là comme ça, seuls. Car c'est ce qui donne de la valeur à toute chose. Et du coup même notre déprime, par exemple, devient aimable et nécessaire, elle devient la condition du bonheur, parce qu'elle ne dépend que de nous et il ne dépend que de nous de la surmonter.
Et c'est finalement ça la vie, ce simple défi : créer son bonheur soi-même. Car chacun est créateur de son monde, de ses valeurs, de son univers. Chacun décide de donner (ou non) de la valeur aux choses, de les aimer, et c'est de là que naît tout bonheur.
La vie est cela, ni plus ni moins, et on peut faire bien des choses pour aider autrui, mais au fond, lui seul peut créer son propre bonheur. On ne peut pas aimer à sa place.
Sous cette lumière l'amour devient le sésame du bonheur. L'impératif chrétien d'aimer n'est donc pas seulement moral ; mais s'il faut aimer, il ne faut pas forcément aimer les autres, on peut aimer les choses. Et pour ce qui est de l'amour des hommes, il ne s'agit pas non plus d'aimer tous les autres. On peut se contenter d'aimer quelques amis (cela suffit pour être heureux).
Bref, on peut simplifier ce vieux commandement moral pour en faire un guide éthique fort simple :
Aime !
Avec les portes sans poignées, il y a un autre dispositif quotidien qui révèle la barbarie de notre civilisation : les réveils-matin.
En effet, il suffit de méditer cinq minutes sur ce dispositif sophistiqué (un bouton facilement accessible pour l'éteindre provisoirement, et la machine se remet à sonner cinq minutes plus tard) pour mesurer la torture quotidienne que représente le réveil pour une part non négligeable de la population.
Mais, une fois n'est pas coutume, je vais être honnête : grâce à la technologie moderne on peut aussi se réveiller avec de la musique. Et ça, il faut être honnête, c'est un progrès formidable.
Je dirais même que ceci compense cela même si, j'en suis sûr, de mauvaises langues (ou des langues radicales) diront que cette petite contrepartie n'est que la vaseline produite par le Capital pour mieux nous... aliéner.
Il y a une question politique toute simple, toute bête, dont la réponse m'échappe :
Comment se fait-il que tout le monde ne voit pas avec évidence que la gauche a raison ? Que toutes ses prédictions se réalisent et qu'elle est avant-gardiste, en avance sur son temps, et que l'avenir lui donne toujours raison ?
Réduction du temps de travail, protection sociale, écologie... Toutes les positions des gauchistes finissent progressivement par être admises comme des lieux communs.
Alors de deux choses l'une : ou bien les gens n'ont pas conscience de ça ; ou bien ils en ont conscience mais considèrent simplement que la gauche, justement, est un peu trop en avance. Ils iront là, mais plus tard.
Troisième hypothèse : les idées générales de la gauche sont bonnes, mais les partis de gauche sont si pourris et stupides que ça dégoûte de voter pour eux.
Quatrième hypothèse : à côté de ces valeurs de gauche d'avenir il y a aussi le communisme, qui apparaît plutôt comme une impasse, et qui ne correspond pas au sens de l'histoire. La vérité à ce sujet est qu'on peut passer directement du libéralisme au communisme, ou plutôt à la gratuité. Il faut réinterpréter et réécrire Marx en ce sens – c'est-à-dire en le purgeant de Lénine et de l'exotique idée d'une dictature du prolétariat pour passer de la société actuelle à une société future davantage libérée de l'emprise du travail.
« C'est quand on n'a plus rien à dire que la conversation commence à devenir intéressante »
a dit un homme (bourré).
Allez, un petit post d'actualité, pour changer.
On annonce que John Galliano, un couturier talentueux, va être viré de la maison Dior pour avoir prononcé des insultes et provocations antisémites dans un bar.
A voir les vidéos et à en croire les témoignages, il s'agit là d'extravagances d'un homme ivre, de provocations de soirée qui ne correspondent pas à un véritable racisme du personnage.
Cette affaire est symptomatique de notre époque : le politiquement correct qui neutralise et détruit toute créativité, la préoccupation hygiéniste et sécuritaire qui stérilise et tue tout personnage un peu original.
Ceci rappelle d'ailleurs la récente occultation de Céline, qui lui, au moins, était notoirement antisémite, pour de vrai, mais qui n'en était pas moins par ailleurs l'un des plus grands écrivains français. Bref, il est temps de réaffirmer deux principes de base :
Premier principe : distinguer les différentes dimensions d'un homme, se permettre d'en prendre et d'en laisser. On peut aimer et célébrer Céline écrivain tout en méprisant Céline antisémite (et on peut au passage s'étonner qu'on puisse être à la fois si génial et si stupide). Ce principe est bêtement pratique : sans lui on se privera inutilement de beaucoup de choses, de la philosophie de Rousseau (il a abandonné ses enfants) aux aventures de Tintin (Hergé était raciste).
Deuxième principe : il serait temps de réaffirmer la liberté d'expression qui est décidément à l'agonie. Ce n'est pas en empêchant les racistes et les fanatiques de parler qu'on les fera taire.
En censurant ces discours on élève leurs auteurs (comme si nous avions peur de leurs idées !) et on abaisse le public (comme s'il était assez stupide pour se laisser convaincre). Oui, c'est cela au fond : la censure revient, ni plus ni moins, à prendre les gens pour des cons, à considérer qu'ils n'ont pas assez de jugement pour pouvoir entendre n'importe quoi. Détestable et nuisible mépris.
La croissance est mal mesurée, parce qu'une augmentation de PIB (croissance) ne signifie pas forcément une augmentation de bien-être. Par exemple une épidémie augmente le PIB en augmentant les ventes de vaccins, ou les puces électroniques orchestrant l'obsolescence programmée des imprimantes et autres appareils électronique augmente à la fois le PIB et le gaspillage (donc la pollution).
Pourtant, la décroissance n'est pas non plus souhaitable en soi, intrinsèquement. Ce qu'il faudrait éventuellement, c'est augmenter notre richesse réelle tout en diminuant notre pollution.
Mais surtout, la question de la croissance ou de la décroissance ne devrait même pas être posée politiquement. On pourrait soutenir que la décision de devenir plus riche, ou plus pauvre, est une question privée, individuelle, et que le pouvoir politique doit se limiter à assurer la justice économique, sans se soucier de la richesse.
Il est spécialement scandaleux et stupéfiant d'entendre dire que la croissance économique est un impératif politique ! Au contraire une politique bien faite doit être indépendante de la question de savoir s'il y a ou non croissance économique.
Paradoxe : « Je t'aime bien » ou « Je t'aime beaucoup » est beaucoup moins fort que le simple « Je t'aime ».
Et cela alors même que les mots « bien » et « beaucoup » devraient accroître l'intensité du sentiment d'amour.
Mais justement : le fait même d'attribuer une intensité au sentiment le place dans la zone médiocre du mesurable, tandis que le simple et élégant « Je t'aime » plane, là-haut, dans le royaume de l'absolu.
Un vieux sage chinois a dit :
La bave d'escargot elle-même est brillante quand le soleil l'éclaire.
On dit que « les goûts et les couleurs ça se discute pas ». Mais vous en connaissez beaucoup qui aiment les sardines à l'huile et au citron recouvertes de nutella ?
La distinction entre le fond et la forme, en littérature, m'a toujours intéressé et fasciné, mais curieusement il me semblait que la forme (la rime, par exemple...) ne m'intéressait guère, et que le fond m'intéressait, mais qu'il s'agissait là d'idées et non de littérature...
Aujourd'hui je prends conscience de cette belle évidence : en littérature on ne peut pas dissocier le fond de la forme, parce que la « forme » n'est rien d'autre qu'un point de vue sur les choses (sur le « fond »), un angle d'attaque, une manière de voir, une facette de la réalité. Le « style » d'un écrivain, outre parfois quelques fioritures gratuites, c'est un regard, une manière de regarder le monde et de le comprendre.
C'est sans doute ce que voulait dire cette jolie mais énigmatique formule de Victor Hugo que je ne comprends qu'aujourd'hui :
Ou, pour être plus précis : la forme, c'est la manière de faire remonter le fond à la surface.
Conclusion : la littérature n'est pas quelque chose de purement décoratif. Et l'intelligence d'une histoire ne réside pas seulement dans la manière dont les événements s'agencent, elle est aussi dans la façon dont les mots se combinent.
Au lieu de chercher la femme parfaite, considère plutôt que ta femme est la femme parfaite et traite-la comme telle.
La peinture (ainsi que le dessin) a un avantage important sur la photographie : elle est plus conceptuelle. La photographie retient tout de la réalité, y compris les détails insignifiants ou inintéressants. La peinture, au contraire, s'en tient à l'essentiel, elle est expression de l'idée et non capture indifférenciée du réel.
C'est pourquoi, paradoxalement, la photographie n'est pas nécessairement le moyen le plus approprié pour une œuvre picturale (sans parler du problème d'harmonie qui explique la grande laideur de nombre de montages publicitaires hâtifs). Et c'est pourquoi le dessin est souvent plus approprié pour l'illustration d'un texte que la photographie.
Cet argument devrait pousser les philosophes à préférer le dessin à la photographie, de la même manière que Schopenhauer préfère la poésie à l'histoire, car, selon lui, elle est une expression plus fidèle de la vérité ! C'est un peu le même paradoxe dans chaque cas.
A la difficile question de savoir quelle attitude adopter face aux cons, je tiens à apporter aujourd'hui ma modeste contribution.
Comme déjà mentionné dans un autre post, le pire face au méchant serait de réagir par la méchanceté.
Du coup, le plus simple est encore de le planter là en lui laissant sa méchanceté dans sa bouche, qu'il y goûte, qu'il s'étouffe à son propre venin.
Car ainsi il percevra peut-être le caractère nuisible de son attitude, et ce slogan pour enfant, « c'est celui qui le dit qui l'est ! », qui peut sembler stupide à première vue, contient en fait une pensée profonde. Oui, nos insultes, en un sens particulier, s'appliquent à nous-mêmes. C'est d'ailleurs aussi ce que dit Svami Prajnanpad avec la douce austérité des maîtres indiens :
C'est encore, dans un autre style, ce que dit Cyrano de Bergerac lui-même, avec humour et avec classe :
On aimerait trouver la solution définitive à l'esclavage, à la corruption, à la mesquinerie ordinaire, etc. Pourtant un fort argument anéantit cet espoir :
On peut résoudre provisoirement de petits problèmes,
mais sans doute rien de plus :
sinon ce serait déjà fait.
Cette affirmation suppose cependant que les solutions en question sont stables. Si elles ne le sont pas, elles existent peut-être, et on les a déjà trouvées, mais on les a ensuite perdues de vue.
Cette affirmation ne prend pas non plus en compte les changements historiques des conditions matérielles d'existence. Et c'est pour cette raison qu'une initiative comme Wikileaks peut être une source d'espoir : elle repose sur une technologie radicalement nouvelle, internet.
Les penseurs Français qui se sont penchés sur le rire (Stendhal, Baudelaire, Bergson) on souvent insisté sur le rire méprisant, le rire de supériorité, celui qui nous secoue quand un type se prend un râteau.
Mais il y a aussi un rire qui est une sorte de transgression, et qui ne peut pas exister sans la Loi. Ainsi, par exemple, on ne rit jamais aussi bien que quand il ne faut surtout pas rire.
Cette hypothèse expliquerait qu'on ne rie plus tellement, en France, depuis une trentaine d'années, la faute à mai 68 : s'il est interdit d'interdire il devient difficile de rire.
Heureusement, grâce aux nouveaux réactionnaires, Sarkozy en tête, on rigole bien !
Dire que le néant existe à côté de l'être c'est un peu comme dire qu'une fille est nue sous ses vêtements.
 
Aujourd'hui je n'ai pas le moral, tout m'énerve, j'ai envie d'étrangler quelqu'un, mais qui ?
Et puis ce qui me fait chier c'est qu'il n'y a pas de méchants véritables, on a beau chercher, tous les hommes, au fond, sont bons, sans exception, du coup il n'y a personne sur qui on puisse vraiment taper, tranquillement.
C'est ça qui rend la vie si difficile et si compliquée, ça oblige de s'en prendre à soi-même quand ça ne va pas, je comprends que les hommes aient refusé la difficulté et se soient plutôt créé des boucs émissaires, égorger autrui est moins douloureux que se remettre soi-même un petit peu en question.
Allez, comme je n'en suis plus à une farfeluité près, je vais raconter l'expérience philosophique fondamentale qui est à la source de la philosophie platonicienne, je veux dire cette idée selon laquelle « philosopher c'est apprendre à mourir », au sens d'apprendre à faire taire le corps pour que l'âme ne soit pas souillée ni dérangée par lui et puisse penser en paix.
Platon baise une jolie carthaginoise, il l'attrape par les cheveux, etc., il est pris par la sauvage furie des sens. Puis, radieux, en poussant des rugissements incontrôlés, il atteint l'extase, ce fameux point triple où on ne sait plus si on est solide, liquide ou gazeux. Alors heureux vidé rassasié satisfait épuisé assouvi, le voilà qui roule dans les draps et se retrouve allongé sur le dos, face aux étoiles invisibles. La fine main de son amante vient se poser sur sa poitrine, délicatement, il en sent chaque doigt sur sa peau émerveillée.
Ô, délicieux silence du corps apaisé ! Dans ce calme ses yeux s'ouvrent et il voit de nouvelles choses. Dans ce silence il entend de nouvelles musiques, plus subtiles et plus délicates. Son esprit est enfin libre pour les errances aériennes, comme un ballon de baudruche porté par la brise.
Bref, Platon sent émerveillé que ses pensées sont plus nettes, comme la vision dans l'air limpide du matin. Et c'est pourquoi, idéaliste, il fait en quelque sorte l'éloge de la mort.
Là-dessus, en tant que matérialiste et bon vivant, on peut hésiter à sauter ainsi du repos à la mort. Et, même si l'on admet que l'apaisement du corps présente un certain intérêt spirituel, il reste à trancher une question importante : atteindra-t-on mieux un apaisement savoureux par l'ascèse et l'apprentissage du renoncement, ou par le désir et la jouissance qui mènent à la plénitude comme un fleuve qui se jette dans la mer ?
Parmi les poncifs de la tradition philosophique qui dégoûtent durablement de la philosophie tant elles semblent, à première vue, évidemment fausses, il y a cette idée de la philosophie du XVIIe siècle (Descartes, etc.) : que les passions viennent du corps
Comme l'indique l'étymologie du mot, les passions seraient des états passifs, où l'âme subit le corps.
Cette idée semble fausse car il nous semble qu'à l'évidence de nombreuses passions, et même toutes, proviennent de notre esprit et de nos idées, sans même parler des passions qui nous semblent être des actions, comme la joie ou le désir intense...
Et pourtant, il y a peut-être une interprétation scabreuse à voir dans le petit fait suivant : une analyse phénoménologique (c'est-à-dire une écoute attentive) de ce qui se passe en nous lors d'une forte émotion révèle que les sentiments nous apparaissent bel et bien comme corporels. Ainsi un soudain chagrin d'amour ne s'abat pas tant sur notre âme elle-même que sur notre corps. Et l'amoureux transi, s'il regarde attentivement, s'apercevra avec étonnement que son chagrin se situe, par exemple, dans le haut du dos, où il pèse comme une douleur, et court le long de sa colonne vertébrale comme une étrange courbature...
« Comment peux-tu jouer au tennis toute la journée ? demanda Houei-Tseu à Tchouang-Tseu. C'est une activité qui n'a pas de sens.
– Le monde n'a pas de sens, répondit Tchouang-Tseu en s'épongeant le front.
– Oui, mais l'homme a besoin de sens, répliqua Houei-Tseu, et c'est pourquoi il fuit cette absurdité dans la pensée, par laquelle il donne sens à ce monde qui sans lui n'en aurait pas. Moi, je ne saurais vivre sans ce sens.
– Justement, mon activité est pleine de sens : par la pratique de l'absurde j'apprends à l'expérimenter, à le vivre, à l'accepter. C'est un bel et agréable exercice. Le sens de ma vie est de me faire à l'idée que la vie n'a pas de sens.
– Alors le jour où tu auras atteint ton but, tu arrêteras de jouer au tennis ?
– Au contraire, je continuerai de plus belle, mais pour le plaisir cette fois, enfin libre, comme un enfant.
– Je t'admire, Tchouang-Tseu, mais je ne t'envie pas, car l'absurde n'est pas la maison où je souhaite habiter.
– Es-tu tu sûr de ne pas aimer l'absurde ? demanda Tchouang-Tseu en clignant des yeux. L'as-tu bien regardé, l'absurde, brûler là-haut tout jaune et tout rond ? L'as-tu bien goûté, l'absurde, ferme et juteux comme la chair des pêches ? L'as-tu bien écoutée, la musique absurde ? L'as-tu bien vécu, l'absurde, ce délicieux frisson qui traverse tes membres sans raison et te laisse retomber, inerte comme un absurde caillou ? »
L'autre jour au supermarché je vois un pack de 16 yaourts Danone dont deux offerts.
Super ! me dis-je, je vais prendre ces deux yaourts-là, ils sont même peints d'une autre couleur.
Mais la caissière ne voulait pas : « Ils sont gratuits uniquement si vous achetez les 14 autres », m'expliqua-t-elle comme si je tombais de la dernière pluie.
Mais c'est n'importe quoi. Moi je vais faire mieux que Danone, je vais offrir 15 yaourts aux gens, oui QUINZE ! Il suffira d'acheter le seizième, qui sera certes un peu cher, mais je suis sûr que les gens, si contents de voir que je leur offre quinze yaourts (15 !), seront prêts à payer un peu cher pour le seizième, peut-être même un peu plus cher que le prix normal pour seize yaourts.
Je ne comprends d'ailleurs pas que dans un monde si moderne, concurrentiel et efficace, des arriérés puissent encore survivre en offrant seulement deux yaourts alors qu'on peut en offrir quinze. Quelque chose m'échappe.
Pour ceux qui douteraient encore de la sottise des hommes, que contemplait Pascal avec des sentiments mitigés, regardez donc les experts en marketing surfer sur l'éternelle vague déferlante de notre irrationalité...
Allez, encore une apologie du vide et du néant.
Il va d'ailleurs falloir créer un autre sens du mot nihiliste : nihiliste au sens, tout simplement, de celui qui aime le néant, nihilophile si l'on veut, à ranger quelque part entre le je-m'en-foutiste et l'à-quoi-bontiste.
Donc voici : il y a que le vide est plein, peut-être plus plein que le plein lui-même.
Car voici ce qui se passe : dès qu'un temps mort (qu'on pourrait d'ailleurs aussi bien appeler temps libre) se présente dans notre vie, nous sommes saisis d'effroi et il faut absolument le combler, remplir chaque minute d'attente par une activité utile ou distrayante.
Or parfois, rebelle, voilà qu'au lieu de se jeter sur quelque nouvelle activité on décide de passer deux heures à ne rien faire. Et on se rend compte alors que ce néant est bien loin d'être vide, il fourmille de mille choses, mille pensées, mille désirs, mille rêveries nouvelles, et au terme de ces deux heures passées allongé sur le canapé on a le sentiment d'en avoir beaucoup plus fait que pendant toute une journée de travail.
Ainsi l'idée que rien ne peut surgir du néant est bien naïve, et ces moments de vide évoquent plutôt la tumultueuse agitation quantique qui règne dans le néant lui-même le vrai , à en croire les physiciens...
Voilà une pensée bien adaptée pour un dimanche !
Si la définition philosophique de la beauté comme « satisfaction désintéressée » est vraie, alors la publicité efficace ne doit pas être belle, parce que le but de la publicité est précisément de stimuler nos intérêts.
Schopenhauer distingue ainsi le beau, qui apaise la volonté, du joli (ou, pour certains, du kitsch), qui stimule le désir.
Et il faut reconnaître que si les publicités sont souvent amusantes, divertissantes, ou excitantes, elles sont rarement belles à proprement parler.
Le cas gluten me fascine.
Commençons par la base : une assez forte proportion de la population tolèrerait mal le gluten, notamment le gluten de blé, qu'on trouve dans les pâtes et le pain notamment. Cela les rend mous, ils dorment beaucoup, ils digèrent mal et ont le ventre lourd, etc. Environ 10 % de la population, notamment les gens de groupe sanguin O, serait intolérante (à un degré plus ou moins fort) au gluten.
Pourquoi une telle intolérance ? Parce que le blé est le fruit d'une invention néolithique (découverte de l'agriculture), et il serait le produit d'une mutation génétique nouvelle à laquelle l'homme n'a pas eu le temps de s'habituer.
Il est d'ailleurs intéressant de rapprocher cela d'un autre constat : les caries (qui sont des virus) n'existaient pas avant la révolution néolithique. On n'en a pas retrouvé sur les dents antérieures à cette époque, quand les hommes vivaient uniquement de chasse et de cueillette. Le gluten serait donc aussi responsable des caries ?
Une autre chose m'intrigue : comment diable l'homme a-t-il eu l'idée de manger du blé ? Rien n'est moins évident. Cru, c'est très mauvais. Il faut tout un processus compliqué pour que ça devienne mangeable.
Dernier point : il est vrai que le pain, les brioches et pâtisseries sont des choses délicieuses, dont on se passerait à regret. Mais il y a d'autres céréales et d'autres farines (épeautre, sarrasin, etc.) que l'homme tolère mieux. Et puis, au fait, quand on voit toutes ces brioches et pâtisseries moelleuses, pas étonnant après tout que celui qui en mange devienne à son tour moelleux, mou, empâté.
En automne il convient de sortir avec au front une pensée bien sombre et bien profonde. Voici donc une proposition pour demain matin, qui sera sans doute un lundi gris et glacé. Je l'écris en gros caractères pour que ça fasse plus vrai :
L'homme ne sera jamais libre
car il ne perçoit que les différences
et celles-ci, quelle que soit leur importance,
emplissent son esprit et l'occupent tout entier.
Si vous décidez de revêtir cette sombre et profonde pensée, dites à ceux qui vous le demandent qu'elle est d'un penseur chinois qu'ils ne connaissent pas ; ou alors, d'un penseur pessimiste allemand anti-leibnizien du XVIIe siècle ; ou alors, que c'est une pensée structuraliste.
En démocratie, l'opinion est la nouvelle religion.
On voit les rois mendier après elle comme tantôt après le Pape, et se plier à ses caprices comme tantôt à de farfelus rituels.
En démocratie, la célébrité est la nouvelle sacralité. Les stars jouissent de privilèges extraordinaires que chacun leur accorde instinctivement et que personne ne remet en question. Les célébrités sont comme nos nouveaux mages, une aura magique semble émaner de leur corps.
(D'ailleurs, entre parenthèses, l'idée que Platon propose dans le Banquet, selon laquelle les hommes ne désirent la gloire que pour atteindre l'immortalité, au moins dans les mémoires, semble un peu légère. Les raisons qui poussent à chercher la gloire sont plus « profondes », en un sens, que cela (quoique peut-être moins « philosophiques »), et tiennent aussi à l'amour ou à la vanité.)
Aujourd'hui je suis allé voir l'exposition André Kertesz au jeu de paume.
On pourrait dire des tas de choses sur ces images.
D'ailleurs il y avait là des commentateurs qui ne se gênaient pas pour le faire.
Et leurs discours me sont apparus comme une autre couche d'art, une deuxième pratique esthétique, des mots accompagnant l'œuvre. Ils n'avaient ni raison ni tort, ils tenaient un discours possible (une interprétation possible) à apprécier selon son goût.
Ainsi considérés, ces discours sont moins nocifs.
Il m'arrive d'en faire ; mais pas cette fois.
C'est dans la boue qu'on trouve les pépites.
« Il faut revenir aux choses mêmes ! »
C'est l'affirmation bien connue de Husserl, phénoménologue du début du XXe siècle. Cette affirmation marque justement la naissance de la phénoménologie : s'intéresser aux phénomènes, aux choses telles qu'elles apparaissent.
Que signifie cette nouvelle discipline ? Est-elle le produit d'un esprit qui sentait plus ou moins consciemment que la science avait occupé tout autre type de discours ?
Edmund Husserl
La question que je me pose, en dehors de celle-là, est la suivante : quelles teintes poétiques prenait cette phrase dans l'esprit de Husserl ? J'imagine difficilement qu'on puisse penser une phrase de ce genre sans avoir une idée derrière la tête, une intuition directrice plus ou moins diffuse, une Leitbild. Le sens profond de l'histoire de la philosophie nous restera peut-être caché tant qu'on n'aura pas élucidé ce genre de mystère ! Si un phénoménologue peut m'éclairer je suis preneur...
Devant notre capacité à souffrir pour des riens, une réaction classique est de se dire : « Allons ! Tout ceci n'est que du vent. Seuls les faits importent. »
C'est une forme de matérialisme.
Mais il est clair que les faits ne sont pas seuls, il y a aussi les idées, les sentiments. Et précisément, pour l'homme, paradoxalement, seuls ceux-ci importent ! La réalité peut être n'importe quoi, le bonheur de l'homme ne dépend que de l'idée qu'il en a. D'où l'attitude idéaliste.
Ces deux attitudes existentielles possibles sont peut-être le terreau sur la base duquel s'est développée la controverse, bien plus abstraite, entre matérialisme et idéalisme. Mais en coupant cette question de son origine, les philosophes l'ont rendue exsangue et en vérité ils l'ont considérablement appauvrie alors qu'ils croyaient l'élever.
Vive les sensations de l'automne ! Les odeurs. La lumière. Les couleurs.
Je sais, ce n'est pas encore l'automne. Quoique... Selon le calendrier chinois, qui se base sur la longueur des jours plutôt que sur les températures, les saisons sont décalées d'un mois et demi, de sorte que le solstice d'été (21 juin) tombe au milieu de l'été, et l'équinoxe du 21 septembre au milieu de l'automne.
Selon ce calendrier nous sommes donc en automne depuis le 6 août !
« Tout est vent. »
C'est vrai.
Mais le vent est esprit.
La France, le pays des Droits de l'Homme ?
Ce concept constitutif de l'identité française (un peu vaniteuse, comme il se doit) est en train d'être décapé au kärcher par le gouvernement, Sarkozy en tête, avec derrière lui, en rangs serrés, marchant au pas, avec ce regard baissé propre aux racistes de village, tout ce que la France compte d'arriérés.
C'est un paradoxe : ce Sarkozy qui voulait revigorer l'identité française est en train de la détruire, et au lieu de restaurer la grandeur de la France il mine définitivement les derniers espoirs du genre. Désormais la France pourra difficilement porter la voix du droit à l'international sans faire hurler de rire.
Avec tout ça on a la désagréable impression que le XXIe siècle commence par une affaire Dreyfus, mais une affaire Dreyfus perdue. Mauvais augure.
Ultime paradoxe : le gouvernement, magnifique et vaine politique, voudrait extorquer par la force l'amour de la patrie et dans ce but il interdit de se torcher le cul avec le drapeau (cf. l'artiste ayant créé l'image ci-dessous), mais par son action il le salit bien plus sûrement que n'importe quel artiste.
Grâce à ma grande ignorance de Van Gogh, j'ai pu voir dans un simple mur toute sa folie :
Champ de blé clos, Vincent Van Gogh
On retrouve ce fascinant pouvoir du déséquilibre dans d'autres peintures, par exemple chez Klimt :
Kandinsky aussi a fait quelques toiles où le déséquilibre introduit un mouvement, et même une étonnante sensation de chavirement...
Bref : les artistes exagèrent.
Je suis fasciné par le pouvoir d'évocation que peuvent avoir de simples lignes.
Dieu ne meurt pas.
Ça sonne anti-nietzschéen, mais c'est dit en prenant le mot « Dieu » en un sens différent, absolument non chrétien (quoique les ambiguïtés sur ce mot, comme sur les mots en général, soient indémêlables) : en entendant Dieu au sens des philosophes, au sens des artistes, au sens de Victor Hugo (cf. ce post). C'est-à-dire l'esprit ou, si on veut, le champ du possible.
Nos humeurs sont sans raison.
On le vérifie en mille occasions. Ainsi, quand soudain, dans la rue, monte en nous une joie inextinguible et irrépressible, nous éprouvons cette absurdité avec bonheur, et notre joie redouble de son irrationalité même, sa gratuité augmente sa beauté.
Mais l'inverse est également vrai, et c'est aussi sans raison que l'on souffre, même si on cherche alors de beaux et nobles prétextes à notre chagrin.
Et dans ce cas encore, prendre conscience de cet état de fait nous rendra plus heureux, cela atténuera notre tristesse. Nietzsche avait remarqué que le sens est un remède (le grand remède) à la souffrance. Mais l'absurde en est un aussi, et plus dionysiaque que l'autre.
Que veut le corps ?
C'est la classique question de l'objet du désir : que veulent tous ces hommes, ces animaux, ces plantes même, qui s'agitent sans cesse ? A quoi tendent tous ces efforts ?
On connaît les réponses classiques : le désir est fondamentalement désir de vie, voire d'immortalité, selon la Diotime de Platon, et cela expliquerait que les hommes cherchent à se reproduire (immortalité charnelle, via leurs enfants) ou la gloire (immortalité spirituelle). Ou alors le désir serait désir de connaissance, selon Platon. Ou désir de « Dieu », c'est-à-dire de l'Idéal, du souverain bien qui meut toute chose, les vaches les étoiles les orthophonistes. Ou alors désir de mort, selon une interprétation tout aussi convaincante qui débouche sur l'idée d'une pulsion de mort (Freud), d'un nihilisme (Nietzsche) à l'œuvre au cœur même de la vie.
Bon. Mais tout ça, c'est de la philosophie. Un type un peu plus sérieux, Schopenhauer, pense que la volonté n'est volonté de rien, ce qui sonne déjà plus juste. Car il faut bien admettre que la volonté, elle, sonne creux.
Mais la manière véritablement scientifique de répondre à cette question nous vient de la science : selon la théorie de l'évolution de Darwin, toute la constitution d'un être est déterminée par la sélection naturelle. Le désir ne doit pas échapper à cette règle, et, de la même manière que les girafes ont un long cou « pour » atteindre les hautes branches des arbres, ou plutôt parce que les girafes au cou trop court sont mortes avant de pouvoir faire des petits, les êtres vivants désirent pour vivre, ou plutôt ils mourraient s'ils ne désiraient pas.
Et donc, on désire ce qui favorise la vie, ou du moins ce qui ne lui nuit pas trop directement. En effet, tous les individus et les espèces qui étaient un peu trop kamikazes ont dû s'éteindre (cf. ce post sur l'optimisme).
Mais (et c'est là que je voulais en venir par ce tortueux cheminement) cette idée aussi est superficielle et contestable. En effet, ce n'est que sous la contrainte, pour ainsi dire, que l'on désire « la vie » (quel concept flou !). Certes, l'aiguillon de la souffrance pousse les êtres à la survie. Mais que feraient-ils sans cette contrainte ? A quoi tendrait, spontanément, d'elle-même, la chair ? C'est peut-être cette autre tendance qui est la véritable volonté du monde, de la matière, de la vie.
Cet argument atténue donc l'argument darwinien pour laisser la place aux autres spéculations philosophiques. Je n'ai d'ailleurs pas la réponse à cette question. Quand je vois mon chat, je dirais volontiers que naturellement et spontanément, la chair tend à la sieste, mais d'autres observations mèneraient à des résultats différents.
Il est d'ailleurs probable que le progrès technologique, ce grand révélateur de vérités et de réalités, nous révèlera aussi l'essence de la volonté du monde (ou au moins l'essence de la volonté humaine).
Il y a trois catégories principales de mots :
des noms, des adjectifs, des verbes.
Si on se focalise sur les noms et les adjectifs, on aboutit à une logique centrée sur la dualité entre des choses et des qualités (sujets et attributs, substances et propriétés). Le verbe se trouve limité au verbe être et au rôle de copule (relier la chose à sa caractéristique, comme dans la phrase « Le ciel est bleu. ») C'est une belle logique, celle que l'Occident a développé, mais qui conduit à de redoutables apories quand on la confronte au temps. En fait, c'est une logique qui ne tient pas compte du tout du temps, qui se place automatiquement du point de vue de l'éternité, et qui ne peut saisir le temps que de l'extérieur, à titre de coordonnée supplémentaire, comme elle saisit l'espace.
Si on se focalise sur les verbes, on aboutit à une logique du processus. Je suppose (mais je n'y connais rien) que les Chinois se sont peut-être davantage focalisés sur les verbes.
Martin Heidegger
En Occident, un philosophe a bien essayé de s'interroger sur le verbe : Martin Heidegger. Mais curieusement, peut-être à cause de la tradition dont il hérite il s'est surtout intéressé au verbe être. Et du coup sa prise en compte du verbe est plutôt une prise en compte de la subjectivité. Sa manière de « résoudre » le problème du temps dans Etre et temps est ainsi purement subjectiviste : il nous dit en gros dans ce livre que l'être repose sur le temps, au sens où la conscience (qui fait accéder à toute vérité donc à tout « être » puisque toute vérité peut s'énoncer « S est P ») repose sur le temps, car elle repose sur l'action (avoir conscience d'un objet, c'est savoir le manipuler, s'attendre à certaines réactions de sa part, etc.). Voilà une manière pour le moins indirecte d'aborder la question du temps !
Les ponts m'ont toujours fasciné et séduit par leur atmosphère propice à la méditation.
Plusieurs facteurs contribuent à cela : le pont est un carrefour, mais sans collision, avec un côté aérien ; et puis c'est un lieu d'où l'on peut contempler le temps, symbolisé par l'eau qui passe dessous. D'ailleurs on dit : « de l'eau aura coulé sous les ponts » pour dire que du temps aura passé.
Et selon le côté où l'on se met, on voit le passé ou l'avenir. Ainsi les nostalgiques et les ambitieux aiment tous deux les ponts ; ils choisissent juste un côté différent.
J'en étais à me faire ces réflexions sur une passerelle du canal Saint-Martin, quand je me suis rendu compte qu'il y a encore une composante à l'atmosphère magique des ponts. C'est que sur les ponts, flottant comme une effluve diffuse, il y a aussi la pensée du suicide. Ce n'est pas seulement une pensée triste, c'est aussi la pensée de la liberté et de la vie. Mais il est certain qu'on envisage toujours la possibilité de sauter.
J'ai alors baissé les yeux, et à ma grande stupeur j'ai constaté que l'eau était rigoureusement immobile. Elle ne s'écoulait pas. Ce pont était le pont de l'éternité. Au lieu d'y contempler le temps on y voyait apparaître les choses sous l'aspect de l'éternité.
Contrairement à ce que l'esprit bourgeois voudrait nous faire croire, l'honneur existe toujours.
L'homme sent bien, certes, face à un choix difficile opposant l'honneur et l'intérêt, qu'il pourrait très bien mépriser son honneur. Après tout l'honneur n'est qu'un symbole, quelque chose qui n'est pas sans affinité avec la superstition. D'un point de vue rationnel on ne devrait pas répondre aux affronts : tout ce qu'on risque, c'est d'y gagner des coups.
Et parce que nous sentons que nous pourrions céder, suivre la voie de l'intérêt, nous pouvons être amenés à penser que l'honneur n'existe pas, qu'il est une pose factice. Mais c'est une erreur. La couardise ne réfute pas le courage, au contraire, elle en est la condition. Elle est le fond sur lequel il se découpe. Et c'est parce que nous sommes prêts à tomber dans le vice que la vertu est possible. Notre faillibilité ne réfute pas la vertu, elle en fait au contraire la grandeur.
Une autre manière de croire que l'honneur n'existe pas est de raisonner en termes économiques. Tout est économique, surtout la psychologie. Or quelle vilénie ne ferait-on pas pour un prix donné ? Ne suffit-il pas que le prix soit assez élevé ? D'un point de vue théorique et abstrait, si : car toute grandeur peut être dépassée par une autre. En réalité, non. Car il existe des prix infinis, des valeurs infinies, au sens où il y a des choses qu'on ne ferait « pour rien au monde » (ou qu'on ferait quel qu'en soit le prix). On peut donc résister au capital.
Mais celui-ci attaque encore l'honneur par un autre côté. Car l'honneur n'est possible que « d'homme à homme ». Face à une institution l'honneur n'est plus possible, il n'a pas de sens, car il n'y a pas d'égalité. C'est ainsi qu'on vole les grands magasins ou qu'on se montre déloyal envers une entreprise qui ne respecte pas ses salariés.
Le degré d'absurdité d'une économie se mesure au nombre de ses commerciaux.
On passe sa vie à essayer de bien la remplir : avoir une carrière, plein d'argent, plein de distractions, etc.
Mais c'est une erreur.
Il faut au contraire vider sa vie au maximum, faire de la place pour de longs moments de néant et de rêverie. Alors seulement on est libre. Alors seulement on savoure véritablement la vie. C'est le paradoxe, que l'on peut énoncer en termes métaphysiques clinquants : l'être, et même la plénitude, jaillit du néant.
Carré blanc sur fond blanc, par Kasimir Malevitch
Il est stupéfiant de constater la facilité avec laquelle nos intérêts déterminent nos idéaux. Quand on prend conscience de cela on se dit que la plupart des idées humaines de justice ne valent pas grand-chose !
De même, considérons ce petit fait singulièrement marquant : il est extrêmement rare de déborder de reconnaissance face à une personne qui nous critique et nous jette la vérité à la figure.
En toute logique nous devrions la remercier pour son honnêteté si rare. Car elle nous est utile : elle nous révèle ces vérités qui nous sont presque toujours complètement inaccessibles.
Mais voilà, on se sent attaqué, alors au lieu d'écouter sagement et attentivement les critiques, on se victimise, on se braque, on se défend. Instinct de conservation.
Il faut au moins espérer que plus tard, à tête reposée, on soit capable d'entendre ce qui nous a été dit. Car celui qui n'est pas capable d'aller un peu contre lui-même dans un cas où il est si clairement partial risque de n'être capable d'aucune justice.
Paradoxalement, en acceptant d'endurer cette souffrance momentanée de l'humiliation, du rabaissement de soi, on accède ensuite à une profonde satisfaction, celle d'être revenu à la vérité.
Ça y est, on sait désormais à quoi pense le penseur :
Encore une énigme de résolue !
L'idée de rendre les parents responsables devant la loi des actes de leurs enfants me paraît bonne.
Parce que cela correspond à la réalité : ce sont les parents qui ont autorité sur leurs enfants, plus que l'Etat. Et aussi parce que l'idée d'une sanction étatique contre les enfants est déplaisante. Les parents sont en position de faire un travail bien meilleur, et bien plus efficace.
Toutefois, si on admet ce principe, il faudra aussi laisser la sphère privée libre : ou bien la responsabilité est aux parents, ou bien elle est à l'Etat, mais il faut choisir.
L'Etat devra alors éviter de mettre son nez dans la question du voile ou celle de la gifle...
C'était la pensée réactionnaire du jour.
Mais il faut être réactionnaire de temps en temps. C'est absolument nécessaire.
– Alors, tu as eu ton premier cours de philosophie ? C'était bien ?
– Ben...
– De quoi vous avez parlé ?
– De tout et de rien.
– Tu peux pas être plus précis ?
– Mais si, je t'assure, c'est exactement ça ! Nous avons parlé de tout et de rien. De l'être et du néant.
– Ah, mais c'est passionnant, ça, l'être et le néant ! Et alors, qu'en avez-vous dit ?
– En fait toute la question était de savoir si le néant est quelque chose ou non.
– Ah.
– En effet.
– Hm.
– Oui.
– Je vois. Tu as eu l'impression que c'était une question complètement stérile qui ne menait à rien. Je suppose que vous n'êtes arrivés à aucune conclusion.
– Mais si, au contraire ! Nous avons réussi à trancher cette question plurimillénaire par des arguments nouveaux et décisifs !
– Mais c'est formidable, ça ! Et alors, quelle est votre conclusion ?
– Eh bien, nous avons réussi à prouver de manière incontestable que le néant est bien quelque chose.
– Ah.
La question des droits d'auteurs sera tranchée par le fait : s'il devient trop facile de pirater les œuvres, alors elles deviendront nécessairement gratuites ; si au contraire il est possible de créer des œuvres efficacement protégées, alors on parviendra à les faire payer, et on ne s'en privera pas.
Car le droit, contrairement à ce qu'on est parfois enclin à penser, est souvent un simple entérinement des pratiques.
Exemple : Il serait illusoire de penser que le principe de fonctionnement des bibliothèques, couplé à la modernité, entraîne automatiquement la gratuité universelle de toutes les œuvres. (Il suffit que les bibliothèques se dotent d'un portail en ligne...) En réalité, ce que montre l'histoire actuelle, c'est que les bibliothèques n'ont été autorisées que parce qu'il y avait des contraintes matérielles à la diffusion des œuvres.
Le droit est donc en quelque sorte la description, la régularisation du fait. Et le plus étonnant, c'est que cet état de choses est juste. Car il consiste à laisser les hommes faire ce qu'ils peuvent. Le piratage est irrépressible ? Ok, on l'autorise. Il est possible de verrouiller un bien pour le commercialiser ? D'accord, l'achèteront ceux qui voudront.
L'économie est une science fascinante.
C'est un monde très complexe où tout est ambivalent, tout se mord la queue, et tout s'inverse selon l'angle de vue.
Pourquoi ? Parce que ce qui pénalise les uns favorise les autres. De sorte qu'une mesure économique n'agit pas directement sur des volumes globaux, elle affecte d'abord les répartitions.
Prenons un exemple : la baisse des salaires.
Les deux analyses sont fausses, parce que les deux effets s'annulent exactement : en cas de baisse des salaires, les prix baissent mais les revenus aussi. Ce que les individus gagnent en tant que consommateurs, ils le perdent en tant que salariés. Donc ça ne change rien, l'effet est neutre.
Ou plutôt il le serait si la situation était homogène (si tout le monde était salarié, si la baisse des salaires était uniforme, si toutes les entreprises répercutaient la baisse des salaires sur tous les prix de tous les biens de façon homogène). En réalité la situation est très hétérogène, et une baisse des salaires, si elle ne change rien globalement (au sens où, globalement, les revenus de la population sont exactement compensés par une baisse des prix rigoureusement équivalente), elle modifie les répartitions. En l'occurrence, une baisse du SMIC diminuerait plutôt les faibles salaires, donc l'effet global serait une augmentation des inégalités, donc une baisse de la consommation et de l'emploi.
En effet, une société consomme d'autant plus qu'elle est égalitaire, puisque les pauvres consomment plus que les riches (en proportion). Mais ici encore, cette relation causale est ambivalente, car on peut aussi trouver un effet inverse : les inégalités économiques stimulent l'entreprise et l'innovation (personne n'entreprendrait quelque chose de risqué si ça ne permettait pas de gagner plus d'argent que les autres, donc qu'en ne faisant rien). Mais ici, différence fondamentale, les deux effets ne se compensent pas du tout exactement et mathématiquement. Il faut donc mesurer chacun d'eux et arbitrer.
On peut assez facilement estimer le gain de consommation engendré par la redistribution en comparant les taux d'épargne des différents quantiles de la population (classée par niveau de revenu) :
Taux d'épargne selon la richesse (deux estimations), INSEE
Pour estimer la force de stimulation des inégalités économiques, c'est plus difficile !
L'intelligence est louée par ceux qui en sont dépourvus. Et par Platon.
Aujourd'hui, pas de pensée, seulement cette image :
Elle vient du très sympathique site Gamaniak, qui présente plein d'images amusantes, ainsi que des vidéos.
J'aime assez cette pub anti tabac. D'abord parce qu'elle est drôle. Ensuite, aussi, peut-être, parce qu'elle représente le mépris du mal, qui me semble être la vraie attitude à adopter envers lui.
Pub anti tabac : Soyez gentils avec les fumeurs.
Ils vivront moins longtemps que vous.
Encore faudrait-il que fumer soit vraiment un mal. Pour ma part, je ne pense pas. C'est simplement une activité nuisible parmi d'autres, mais qui nuit surtout à celui qui l'accomplit (pourvu qu'il soit respectueux). Par conséquent le tabac devrait simplement être taxé à hauteur du coût de la nuisance qu'il cause. Une fois cela fait, que l'on foute donc la paix à ceux qui veulent abréger leur vie de cette douce, coûteuse et monotone manière. (Enfin, douce au début.) Ce n'est pas notre problème.
Voici aujourd'hui une idée pour musiciens. Je ne sais pas si elle est réalisable.
Cela consisterait à écrire une musique fractale, ou plus exactement une musique avec une dimension supplémentaire, avec un effet de zoom.
Par exemple, on commence par une mélodie. Puis peu à peu la mélodie se distend, d'autres motifs, trilles, notes, apparaissent progressivement dans ses interstices. Et soudain au gré d'un changement de rythme on « tombe » dans l'une de ces mélodies. C'est un zoom avant.
Ou, inversement, la mélodie accélère, se comprime, de sorte qu'une méta mélodie apparaît. C'est un zoom arrière.
Cela pourrait donner un effet vertigineux. Et un grand sentiment de liberté, par la variation du rythme qui fait passer d'une mélodie à une autre.
On pourrait ainsi écrire une partition qui nous fait passer par plusieurs musiques.
Cette idée est amusante, et séduisante.
Malheureusement je ne sais pas si elle est réalisable.
Quand on entend une idée pour la première fois, on la juge, simplement et naïvement. Mais quelques années plus tard on rencontre de nouveau cette idée, et voilà qu'on en découvre une nouvelle facette.
Une fois que cette expérience s'est renouvelée cinq ou six fois, on devient humble, on comprend que le monde nous dépasse de toute façon et on ne juge plus les idées ni les choses au premier abord et à la légère.
Au détour d'une discussion je découvre l'importance de cette idée :
Les choses ont une valeur objective, car il existe une justice. La conception que l'on a de cette justice, et même le fait qu'il puisse y avoir des conceptions divergentes, ne change rien à l'affaire.
Ainsi les rémunérations des grands dirigeants d'entreprise ne peuvent pas être arbitrairement ce qu'elles sont sans que l'on s'en soucie davantage. Etant donné ce que font ces hommes, et un certain nombre d'autres facteurs, leur travail a une valeur objective, à hauteur de laquelle il doit être rémunéré – mais ni plus, ni moins.
Si d'ailleurs le libéralisme (j'entends par là le marché concurrentiel) est souvent un si bon guide pour déterminer la valeur économique des choses, c'est parce qu'il assure l'absence de niches : il assure en fait que les prix sont au plus bas, au minimum vital pour ainsi dire, et donc que les profits aussi.
Ce n'est évidemment pas le cas aujourd'hui, parce que les dirigeants ne sont pas du tout soumis à un marché concurrentiel (notamment à cause l'asymétrie d'information dont parle Joseph Stiglitz). Ils détiennent au contraire le pouvoir de déterminer leur propre rémunération. Il est urgent de les soumettre à cette loi qu'ils défendent avec tant de vigueur pour les autres.
Les rémunérations excessives des dirigeants ne sont pas un cadeau tombé du ciel, contrairement à ce que laisse penser un autre préjugé tenace, le « fétichisme de la marchandise », qui nous fait croire que l'argent est quelque chose d'extérieur aux hommes, qui existe en soi.
Mais non. L'argent n'est rien d'autre qu'une relation entre hommes. Avoir de l'argent, c'est avoir le pouvoir de commander aux autres hommes (les faire travailler pour soi). Ainsi les rémunérations excessives des dirigeants sont de l'argent directement volé aux consommateurs (qui paient les produits à des prix surévalués). C'est de l'argent pris aux pauvres et donné aux riches. Et, contrairement à un autre préjugé tenace (encore !) qui veut que « un riche, par ses dépenses, fait vivre des tas de pauvres », les pauvres font vivre bien plus de monde par leurs dépenses que les riches, en ce sens que cet argent, donné aux riches, est bien moins dépensé que s'il est donné aux pauvres.
Les inégalités économiques sont donc non seulement injustes, mais aussi nuisibles économiquement à cette fameuse croissance tant désirée. Enfin, elles sont aussi nuisibles socialement, par la légitime agitation populaire qu'elles font naître.
On a beaucoup critique la page blanche, si angoissante, et qui transmet sa couleur aux nuits, etc.
Mais à l'heure de l'ordinateur, on redécouvre soudain les avantages de la page blanche. Car, contrairement à l'écran, d'où on s'attend toujours à voir jaillir magiquement des choses, la page blanche ne ment pas : elle est là, nue, blanche, inerte, matérielle, résolument et explicitement muette, sans plis ni profondeur ni tréfonds. Aussi elle est finalement comme un miroir. Elle nous renvoie à nous-mêmes, et face à une page blanche, il est clair que tout ne peut venir que de nous-mêmes – et c'est là la vérité fondamentale, en toutes choses.
Ainsi la page blanche est plus austère, mais elle stimule bien mieux la créativité que l'écran d'ordinateur où l'esprit se dissout, fasciné et hypnotisé par la joyeuse agitation du monde virtuel.
La question de savoir s'il faut interdire ou non la publicité est intéressante.
D'un côté,
D'un autre côté,
Publicité McDonald : vengeance symbolique sur José Bové
Pour avancer dans ce débat, on peut se demander : la publicité existe-t-elle dans la nature ?
Eh bien, la réponse est oui : les fleurs, en particulier, se livrent à une publicité outrageuse auprès des abeilles. Couleurs flashy, odeurs, tout est bon pour attirer la chalande. Il existe même certaines fleurs qui tamponnent l'abeille dans son dos au moment où elle butine, et c'est ainsi que la pollinisation est assurée. Quelle arnaque ! Les arnaqueurs experts en marketing, qui exploitent d'ailleurs l'irrationalité de l'homme et toutes sortes d'illusions statistiques très intéressantes, n'ont donc rien inventé.
Je ne sais pas quelle est la force de cet argument. Après tout, on n'est pas obligé de faire comme la nature, la société humaine se distingue même de la nature par le fait qu'elle instaure des lois.
Conversation entre une jeune fille et son père :
Imagine, ma fille, qu'il y ait un magnifique château, et juste en face, un vieux HLM tout pourri. Tu préfèrerais quoi : habiter dans le château magnifique, et voir chaque jour ce hideux HLM, ou habiter dans le HLM et avoir une vue splendide ?
Je préfèrerais habiter dans le HLM.
Tu es sûre ?
Non.
La fête des morts mexicaine permet d'éprouver, de ressentir dans sa chair, la vérité philosophique suivante :
La mort rend joyeux.
C'est ainsi qu'en sortant de l'exposition sur les vanités (tableaux illustrant, par des images morbides, la misère de la condition humaine) qui se tenait au musée Maillol à Paris, de nombreux visiteurs étaient étonnamment gais.
Fête des morts au Mexique
Mais il n'y a là rien d'étonnant. L'idée de la mort attriste, certes, mais elle donne aussi le sentiment de la brièveté de la vie. D'où la soudaine envie de faire n'importe quoi, et vite. C'est ainsi que la joie se distingue du bonheur : la joie est une envie de vivre où entre un peu de folie, d'hystérie, d'angoisse, de frénésie.
Et aussi beaucoup d'allégresse, car la mort suscite le sentiment de l'absurde, qui nous soulage en allégeant nos misères quotidiennes : il nous rappelle qu'elles n'ont pas de sens.
On retrouve cette idée d'une joie qui naît de l'angoisse un peu partout, par exemple chez Heidegger, ou dans cette chanson de Brel :
J'veux qu'on rie,
j'veux qu'on danse,
j'veux qu'on s'amuse comme des fous
J'veux qu'on rie,
j'veux qu'on danse,
quand c'est qu'on m'mettra dans l'trou
On comprend, maintenant, pourquoi les squelettes ont le sourire...
Et surtout on comprend pourquoi il n'y a plus de joie de nos jours. (Raoul Vaneigem, je crois, remarque qu'il n'existe plus de musique joyeuse depuis le Moyen Age.) C'est parce qu'aujourd'hui, on ne meurt plus. La mort est obnubilée, exclue de notre champ de vision.
L'un des objectifs de l'éthique de Heidegger l'obscur est de « laisser être ».
Etrange formule. Laisser être ne semble pas difficile. Il suffit de ne rien faire !
Et pourtant. Laisser être est une vertu aussi rare que précieuse.
Un seul exemple : le couple. Rien n'est plus difficile, apparemment, que d'aimer une personne tout en la laissant être ce qu'elle est, sans la faire entrer dans le gentil petit rôle qu'on avait prévu pour elle. Et pourtant, cette vertu est absolument nécessaire.
Conclusion : ne rien faire, s'en foutre, s'abstenir, est bien difficile, et le libéralisme existentiel est aussi difficile à pratiquer que le libéralisme économique !
L’homme souffre sans raison. Son spleen est biologique, hormonal, physiologique, cérébral, chimique. Il est cocasse de voir l’homme, trois fois détrôné, faire preuve d’un ultime orgueil et refuser d’admettre cette si simple vérité pour chercher à justifier sa mélancolie chronique par de grandes raisons métaphysiques, sonnantes et trébuchantes, comme un enfant qui, ayant oublié pourquoi il pleure, se cherche de grands et naïfs prétextes pour ne pas avoir l’air ridicule et éventuellement décrocher un petit câlin.
L'automne dernier, alors que je me promenais dans une banlieue perdue, avec d'assez rares maisons entrecoupées de jardins plus ou moins abandonnés, je suis tombé sur un spectacle fascinant : à un endroit, il y avait un vieux grillage abîmé, rouillé, laid, tordu, agressif et acéré. La vigne vierge, rouge sombre en cette saison, l’avait envahi, recouvert, atténué, adouci, enrobant chaque angle de la ferraille, masquant sa laideur.
La nature est incroyable. Cette tendance spontanée à la beauté est merveilleuse. Avec quelle bonté, avec quelle noblesse, avec quelle simplicité elle embellit tout, recouvrant la laideur humaine de sa main magique, sans la moindre rancune !
Je reviens sur un problème philosophique classique, mais qui me semble vraiment absolument fondamental. Je veux parler de la distinction entre la méthode et le système, c'est-à-dire entre le chemin et le point d'arrivée (d'ailleurs étymologiquement méthode signifie chemin, en grec). D'un côté donc, le processus, l'action, le désir en activité ; de l'autre quelque chose de fixe, figé, l'idéal, le bonheur, le but, la fin, le terme.
Ces deux concepts donnent lieu à une contradiction fondamentale si on oublie l'un ou l'autre :
Bien sûr, il faut raffiner l'analyse, nuancer, distinguer. Mais pour prendre un cas empirique simple, on verra apparaître cette contradiction entre les philosophes qui s'attachent plutôt à poser des questions qu'à y répondre (approche de la méthode) et ceux qui considèrent que le but reste de répondre, sans quoi la question n'a pas de sens (approche du résultat).
Le chercheur est fortement pris dans la contradiction, car si son but est de trouver, son existence en tant que chercheur est provisoire et inutile. En tant que chercheur, il doit disparaître. Et si son but n'est pas de trouver, à moins qu'il soit philosophe il aura bien du mal à obtenir des crédits, donc à exister. Et plus profondément, il aura du mal à donner un sens à sa quête : que signifie une recherche qui d'avance se prend elle-même pour fin et n'espère aucun résultat, au contraire (car la découverte d'un résultat signifierait la fin de cette activité que l'on aime tant) ?
On retrouve donc dans le cas du chercheur (ou du philosophe) la structure kamikaze du désir : le désir est une tension qui vise à se résorber, donc à s'auto-détruire. Profond paradoxe de la vie.
Dans la vie quotidienne, en revanche, la contradiction peut être résolue facilement, pourvu que l'on distingue d'un côté des activités productrices (typiquement : le travail), qui visent un résultat, et dont on souhaite clairement la disparition, ou la minimisation, et d'un autre côté des activités libres, faites pour elles-mêmes, pour le plaisir : loisir, jeu, activités sportives et intellectuelles, amour et relations humaines, etc. Je n'invente rien, on retrouve ici la vieille distinction d'Aristote entre poiesis et praxis.
Ce que montre cette analyse, c'est que cette distinction était nécessaire pour que la vie ne s'effondre pas dans une gigantesque contradiction !
Concrètement, existentiellement, on peut ressentir la contradiction si l'on centre sa vie sur une activité qui vise certains résultats, ce qui est le cas de nos chercheurs évoqués plus haut.
Conclusion paradoxale :
Vouer sa vie à un but,
c'est la priver de sens !
A moins bien sûr d'assumer sa position de kamikaze. Mais on risque fort d'y laisser la peau, que l'on parvienne ou non au but désiré !
Toute cette analyse présuppose une approche individualiste, et la contradiction se dissipe si on admet qu'une vie peut trouver son sens ailleurs qu'en elle-même. Selon cette solution discutable, la vie d'un esclave et d'un bienfaiteur de l'humanité sont pleines de sens.
Le point n'a pas de sens, alors que le double point en a un : il introduit un rapport d'explication entre les propositions qu'il sépare, la suivante expliquant la précédente, comme dans cette phrase.
Ainsi dans bien des cas on pourra alléger l'écriture en remplaçant le double point par un simple point.
Ça n'a l'air de rien mais je pense que ça peut valoir le coup. Ça fait partie de cette involution dont parle Deleuze : au lieu d'une évolution entendue comme complexification, une épuration et une simplification des choses.
De plus, comme disait Voltaire, « le secret d'ennuyer est celui de tout dire ».
Faites donc l'expérience. Remplacez les doubles points par de simples points. Vous verrez.
Les vieux ressemblent aux enfants. Ils deviennent séniles, gagas, ils bavent, on leur met des couches, on les fait manger, ils n'ont plus de dents, et à la fin ils se recroquevillent dans la position du fœtus.
De même l'écriture, à la fin de sa vie, c'est-à-dire aujourd'hui, se met à ressembler à ce qu'elle était à sa naissance. Nous revenons au rébus, aux images, aux signes, aux émoticones.
D'ailleurs les émoticones sont singuliers (singulières ? je ne sais plus, et ça me fatigue) : ils ne permettent pas d'exprimer des idées. Seulement des émotions, des affects. Avant les émoticones, on a vu apparaître, dans la BD, toutes sortes de signes pour exprimer les émotions, comme ce point d'interrogation qui nous mettait, enfants, dans l'embarras, parce qu'on ne savait pas comment le lire, et on ne comprenait pas ce que ça voulait dire. Normal : ça ne veut rien dire.
Les mathématiciens ont une idée formidable qu'il est urgent de voler pour la transposer à la politique, à la philosophie et à l'art :
Trouver un langage dans lequel le problème devient simple.
Et en effet, il y a des langages, des reformulations, des manières de voir, des perspectives, qui dissipent soudain les doutes et font éclater la solution avec évidence. La difficulté des problèmes réside essentiellement dans leur formulation. Une fois formulé, la résolution du problème est presque un détail.
C'est pour cela, sans doute, que beaucoup de philosophes se sentent obligés de créer des mots et des concepts nouveaux pour faire évoluer la pensée (et y parviennent avec plus ou moins de bonheur).
Les concepts sont véritablement des machines de guerre, et c'est pour cela que les nouveaux guerriers (les hommes politiques et les experts en marketing) ainsi que les révolutionnaires (les intellectuels de gauche) les travaillent sans cesse.
Ce qui est fascinant, c'est la capacité des Américains à justifier certaines causes par des arguments prosaïques, bassement matérialistes. Cela fait sans doute partie de ce qu'on appelle le « pragmatisme » américain.
Ainsi les partisans de la peine de mort avancent le coût qu'il y a à garder un prisonnier enfermé à vie. Les abolitionnistes utilisent d'ailleurs le même argument, car il se trouve que l'exécution d'un prisonnier coûte plus cher que de le garder emprisonné à vie.
Autre exemple, rencontré par hasard dans un livre du fameux Joseph Stiglitz :
Pour le lecteur européen, ça fait bizarre de voir que la justice n'est pas défendue simplement pour elle-même ! On dirait que cet idéal n'existe plus, n'a pas de justification en lui-même (alors qu'il est l'essence de toute justification...).
C'est la prédiction de Jacques Ellul qui se réalise : désormais la technique (l'économie, la recherche de l'efficacité) juge la morale... La justice n'est poursuivie que si elle est efficace.
Je sais qu'il est toujours vain de ramer contre l'histoire, mais on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a une profonde décadence dans ce point de vue... A moins que cela aussi ne fasse partie du nouveau monde « par-delà bien et mal ».
En philosophie politique, on trouve de multiples fictions, comme le notait Yves-Charles Zarka dans Figures du pouvoir : l'état de nature pour les philosophes modernes (Hobbes, Spinoza, Locke, Rousseau) ; la fable des abeilles de Mandeville et la main invisible d'Adam Smith pour les économistes ; le voile d'ignorance pour John Rawls ; etc.
Sans complexe, après cette prestigieuse lignée je propose une nouvelle fiction : celle de la tribu, du village.
En effet, de nombreuses questions aujourd'hui sont rendues complexes et illisibles par la taille des société, qui déconnecte les hommes les uns des autres (c'est la fameuse déliquescence du lien social, ou la substitution d'une solidarité organique à la vieille solidarité mécanique, pour le dire dans les mots obscurs de Durkheim).
Prenons par exemple la question des droits d'auteur. Question philosophique complexe quand on raisonne abstraitement, dans la société moderne : comment rémunérer les chercheurs scientifiques, les artistes dont les œuvres sont piratées en ligne, les ingénieurs qui déposent des brevets, les laboratoires pharmaceutiques ?
Eh bien, imaginons une tribu. Cela permet de simplifier les choses et de les ramener à leur essence, à leur concept. Un homme invente un nouveau procédé qui permet de construire les maisons beaucoup plus vite. Pensez-vous qu'on lui versera des droits d'auteurs, autrement dit qu'une partie de la tribu se mettra à travailler gratuitement sous ses ordres ?
Je ne pense pas. Je pense qu'il sera adulé, mais qu'il n'aura pas un kopek.
D'où on peut tirer le principe politique suivant : le génie sera glorifié, mais non rémunéré. Les seuls droits d'auteurs seront symboliques, car les œuvres du génie sont elles-mêmes symboliques, et ne sauraient être appropriées... Il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César. C'est aussi un point de vue marxiste : les œuvres du génie seront rémunérées au prix nécessaire pour nourrir le génie !
« Je ne crois pas aux idées. »
Une artiste
J'apprends que le site Wikileaks, à ranger au Panthéon des héros de notre temps, aux côtés des pirates suédois et des idéalistes californiens, vient de publier une mystérieuse assurance. C'est un gros fichier (1,4 Go) crypté.
Tout le monde peut le télécharger, mais personne ne sait ce qu'il y a dedans. Apparemment Wikileaks l'utilise pour résister aux pressions du Pentagone (suite au dévoilement de nombreux fichiers confidentiels sur la guerre en Afghanistan par Wikileaks). On peut donc imaginer qu'il y a dans ce fichier des choses pas très claires concernant les dirigeants de Washington.
Logo de Wikileaks
Je ne sais pas ce que tout cela va donner, mais nous vivons décidément une époque passionnante : la simple technologie de l'information semble en passe de dézinguer pas mal de choses et de réaliser des révolutions auxquelles nous n'osions même plus rêver. Nous allons peut-être comprendre, dans les temps qui viennent, que l'information, c'est tout : je veux dire par là, que toute l'organisation sociale et tous les rapports de pouvoir en dépendent. Oui, nous sommes peut-être à l'aube d'une révolution sans précédent, que personne n'a vu venir mais qui s'annonce fracassante. Et tout cela par la simple transmission des mots.
« La vache européenne moyenne reçoit 2 dollars par jour en subventions, chiffre impressionnant puisque la moitié de la population mondiale n'a pas autant pour vivre. »
Joseph Stiglitz, Quand le capitalisme perd la tête (2003), chap. 9, p. 268
Les femmes habillées d'une manière un peu élégante, excitante, sexy, se font régulièrement traiter de « putes » par des hommes au regard plein de haine et de mépris.
Ces hommes sont parfois traditionalistes et religieux, mais pas toujours : on trouve cette réaction dans toutes les cultures.
Je n'ai jamais compris cette réac'.
De mon point de vue naïf, au contraire, ces femmes sont merveilleuses, elles embellissent le monde et stimulent le désir. Il faudrait les remercier, les féliciter pour cela.
(Pour cette même raison je n'ai jamais vraiment pu comprendre les récriminations contre l'image de la femme que donne la publicité. Montrer le corps de la femme ne me semble pas honteux car le corps n'est pas inférieur à l'esprit. Cf. cet article de Rue89 et les commentaires qui l'accompagnent.)
D'où vient donc cette haine pour la beauté des femmes ?
De quoi a peur ce mâle ?
D'être trompé ? Que la femme lui échappe ?
Etrange affaire...
Deux catégories d'hommes ont souvent une longue barbe blanche (ou grise) : les sages et les clochards.
Si vous trouvez que l'homme est trop pessimiste, rassurez-vous : il l'est beaucoup moins.
En effet, tous les trop pessimistes ont disparu. Il ne reste que des gens qui ont renoncé au suicide et dont les ancêtres ont été assez optimistes pour faire des enfants.
Voici donc un argument ontologique en faveur des optimistes : le monde appartient aux optimistes.
Remarque : avec la contraception il est même possible que le processus s'accélère. Peut-être n'a-t-on fait des enfants, jusqu'à présent, qu'involontairement le plus souvent. La chute actuelle de la natalité plaide en ce sens. Il faut donc s'attendre à voir cet effet de sélection des optimistes jouer à plein avec la généralisation de la maîtrise de la natalité. D'habitude la technique stoppe l'évolution génétique (à partir du moment où l'homme a inventé le manteau, les moins poilus ne meurent plus, donc la pilosité de l'homme n'augmente pas). Dans ce cas précis c'est l'inverse.
Bon, pour que toute cette réflexion soit autre chose qu'une fantasmagorie vaguement distrayante il faudrait que l'optimisme soit transmissible génétiquement, bien entendu.
J'ai une question idiote :
Si la droite juge qu'il y a trop de violence et de délinquance, pourquoi ne durcit-elle pas la loi contre tous les délinquants au lieu de la durcir seulement contre les étrangers et assimilés, via des procédures de double peine, du type retrait de la nationalité ?
Cela ne serait peut-être pas beaucoup plus efficace (répondre à la violence par la violence n'est pas une méthode qui ait fait ses preuves, pour autant que je sache), mais ce serait certainement beaucoup moins nuisible (la stigmatisation de minorités a en revanche souvent eu des conséquences fâcheuses ou fascistes, pour autant que je sache).
La seule explication que je vois est : pour satisfaire une certaine frange de l'électorat, qui nourrit une haine irrationnelle et injustifiée pour les étrangers. (On peut haïr la violence, la délinquance, le vol et l'injustice ; mais il ne sera jamais rationnel d'exiger une peine plus sévère pour un homme sous prétexte qu'il appartient à telle ou telle minorité.)
Plus profondément, je me demande bien pour quelles raisons étranges il n'y a pas de droite qui soit sécuritaire sans être raciste. Cette interrogation rejoint une autre, plus mystérieuse encore : pourquoi n'y a-t-il pas (en France du moins) de gauche qui soit à la fois socialement progressiste et économiquement libérale ? Sans doute la simplification de l'échiquier politique en un clivage gauche-droite ne laisse-t-elle pas la place à de si grandes subtilités.
Il paraît que l'entraîneur de l'équipe de football de Corée du Nord risque les travaux forcés suite à la défaite de son équipe à la coupe du monde (7-0 contre le Portugal).
La France et la Corée du Nord sont les deux pays du monde où on ne plaisante pas avec le foot.
Encore un point commun entre l'Etat et Dieu : l'Etat, comme Dieu, n'existe que si on croit en lui.
(Exister signifie ici avoir des effets, fonctionner. Ni Dieu ni l'Etat n'existent réellement, bien entendu, pour le plus grand bonheur des athées, des anarchistes et autres voyous.)
Le refus du happy end est une démagogie inversée.
Aujourd'hui en effet, c'est non seulement le bonheur qui est politiquement incorrect, mais aussi le happy end.
Mais franchement, quel mal y a-t-il à s'accorder ce petit plaisir ? Un curieux raisonnement masochiste, lié à une mauvaise conscience généralisée, nous en empêche pourtant.
Le point de vue sur cette question dépend peut-être aussi de l'interprétation que l'on en fait : certes, si le happy end signifie que le monde est heureux, que la vie elle-même se termine bien, alors il est certainement douteux. Mais on peut aussi le voir comme un simple petit plaisir, qu'on s'accorde en art, justement par contraste avec le monde, et qui signifie un optimisme, une insouciance, bref l'envie de se moquer un peu du mal, qui est d'ailleurs si lourdaud.
La beauté ne se mange pas.
Le philosophe considère les faits comme des (manifestations de) théories, alors que le romancier considère les théories comme des faits.
La ville est laide car les hommes sont laids et la ville c'est les hommes.
Au fond le Bien et le Mal sont des concepts de guerre.
Nous n'en avons pas besoin.
L'action ne requiert que les concepts de Bon et de Mauvais.
Les concepts de Bien et de Mal sont utilisés par celui qui ne se contente pas d'agir, mais qui veut imposer son action aux autres.
Ce qui est merveilleux chez les écrivains, et plus généralement chez les artistes, c'est qu'ils vous foutent la paix. Contrairement aux philosophes ils ne jugent pas. Ils sont descriptifs et relativistes. Ils préfèrent la création à la critique. Faire plutôt que juger. Etendre le possible plutôt que le restreindre.
Certains penseurs ont été séduits par cette amoralité de l'art :
On pourrait objecter à tout ce raisonnement que le Bien et le Mal ne sont pas seulement des concepts de guerre, mais aussi des concepts politiques et par conséquent nécessaires. Mais la politique peut se passer de moralité. Le principe démocratique se distingue du principe moral, et si on le pousse jusqu'au bout, on peut arriver à l'idée que la morale doit rester une affaire privée, comme la religion. De sorte que l'objectif de la loi ne serait pas de déterminer le Bien, de nous pousser aux bons comportements, vertueux, mais simplement à assurer, techniquement pour ainsi dire (mais peut-être avec des moyens qui ne sont pas seulement mécaniques, mais aussi symboliques, psychologiques et affectifs), la vie en commun. Autrement dit, la seule morale dont la loi a besoin est celle de l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ».
Plus profondément, la grande difficulté qu'il y a à se passer de la morale, et donc à comprendre Nietzsche (dont l'idée centrale est de dépasser la morale), tient à la subtilité de la distinction entre le méchant et le mauvais, entre la morale et l'esthétique. Car l'esthétique, ça, il n'est pas question d'y renoncer !
Je reviens sur ce clochard qui détestait la nature, et s'énervait contre sa réintroduction en ville (en l'occurrence, un marché de plantes). Il n'aimait pas la verdure, il préférait le goudron et le béton. Pour lui, la nature est sale, le béton est propre.
Point de vue intéressant. En effet, la nature est sale, quand elle est chez l'homme (en ville ou dans une maison). Et pourtant, dans la nature, tout est sale mais rien n'est sale. Dans la nature il n'y a pas de poussière, par exemple (du moins pas telle qu'on la trouve dans les maisons).
Mais qu'est-ce que la saleté ?
Si on qualifie de sale tout ce qui n'est pas à sa place (de la terre est sale dans une chambre, mais pas dans un champ), alors notre clochard a raison : la nature, à la ville, est saleté.
C'est une conception intéressante de la saleté. Selon elle, certaines œuvres d'art, les ready-made notamment, sont des saletés, par définition, puisque le seul acte de l'artiste a consisté à déplacé une chose pour l'extraire de son lieu naturel.
Les films de science-fiction, avec leurs décors en plastique luisant, nous donnent une vision trompeuse du futur : car la technique n'éloigne pas l'homme de la nature, elle tend au contraire à l'en rapprocher. Elle y tend déjà, et elle y tendra de plus en plus.
Allez, des exemples, des images, des figures :
Le rêve de l'homme est de vivre tout naturellement dans la forêt, sans en ressentir les désagréments ; de dormir nu dans les champs sans se faire irriter par les herbes et piquer par les moustiques ; bref, de consommer une nature sans nature. Grâce à se progrès intellectuels et technologiques constants il se rapproche chaque jour de cet objectif.
Conclusion : les nouveaux matériaux ne nous feront pas vivre dans ces ghettos en plastique que nous montrent les films de science-fiction, ils nous permettront de vivre dans la nature.
Cela dit, les villes ont tout de même de l'avenir, car la concentration humaine aura toujours un intérêt spécifique. Mais elles aussi seront, probablement, de plus en plus naturelles, silencieuses, confortables.
Au grand dam de ce clochard que j'ai rencontré un jour. Il y avait là marché de plantes, et cet homme, qui détestait la nature, s'énervait contre l'évènement : « Qu'est-ce que c'est que toute cette saloperie, toutes ces plantes ? C'est la ville ici ! La nature doit rester à la campagne, ici c'est le goudron et le béton ! »
On entend souvent cette question :
« Comment écrire après Auschwitz ? »
Voici le raisonnement :
Quand l'homme se massacre méthodiquement, la recherche de la beauté est déplacée. Si la civilisation occidentale mène au chaos des guerres mondiales, elle doit être radicalement remise en question jusque dans son art : ainsi naquit Dada.
Et aujourd'hui encore, nombre d'œuvres sans beauté s'expliquent par ce raisonnement. Puisque la beauté est politiquement incorrecte, on fait souffrir le public, ça donne bonne conscience. Une bonne partie de l'art contemporain est la forme actuelle qu'a prise la très classique, quoique toujours élitiste, autoflagellation : pratique magique, symbolique, consistant à s'infliger une souffrance pour expier un acte qu'on se reproche et se donner ainsi bonne conscience.
Il y a une objection importante à tout ce cheminement de pensée, qui pourra être utile aux amants de la beauté frustrés par notre époque. La question était : « Comment écrire après Auschwitz ? » Mais ! Comme s'il avait fallu attendre Auschwitz pour découvrir que l'homme est ignoble ! On le savait déjà, et depuis une éternité. Cela n'a jamais empêché de rechercher la beauté, au contraire : elle était une sorte de remède. La seule nouveauté d'Auschwitz est technologique. Elle est dans le caractère massif et méthodique de l'ignominie. L'âme de l'homme, elle, n'a pas bougé d'un iota. L'Allemand du XXe siècle n'est pas plus mauvais que le Français du XXIe et en ce sens nous sommes tous nazis, nous le sommes depuis toujours.
A cette première analyse on peut ajouter cette autre : que change, au juste, une œuvre douloureuse à l'abjection humaine ? Elle ne fait qu'ajouter la laideur esthétique à la bassesse morale, l'horrible à l'ignoble. C'est là une manière de se donner bonne conscience à peu de frais. C'est aussi le signe d'une trouillarde incapacité à assumer le bonheur. La moraline chrétienne est toujours à l'œuvre, et le bonheur est politiquement incorrect.
Fort de ce raisonnement, on pourrait croire avoir balayé toutes les raisons qui sous-tendent la vacuité de l'art contemporain.
Mais malheureusement il y en a bien d'autres :
Bref, la mauvaise conscience est peut-être le principal prétexte de la laideur artistique, mais elle n'en est pas la seule cause. Cette laideur a donc encore de beaux jours devant elle.
Curieuse tendance que celle à l'amincissement des modèles.
Certains philosophes y ont vu un désir de l'enfance et de la jeunesse éternelle, spécifique au jeunisme de notre époque peterpanesque.
Je propose une autre hypothèse : le désir est manque, et chaque époque rêve ce qui lui fait défaut. Hier on mourrait de faim, alors les Vénus étaient replètes. Aujourd'hui on est obèse, alors les mannequins s'affinent.
Al-Qaida vient de lancer son premier magazine de propagande en anglais.
C'est peut-être un symptôme de la défaite de l'islamisme, si on suit l'argument de Slavoj Zizek : quand on commence à se défendre dans le langage de l'ennemi, celui-ci a virtuellement gagné la partie.
Zizek applique cet argument à la religion chrétienne, qui essaie désormais d'utiliser des arguments scientifiques pour se défendre.
Le cas d'Al-Qaida et de l'anglais est moins évident, car il s'agit là d'un langage plus superficiel que le langage scientifique. Je n'ai jamais été très convaincu par l'idée qu'une lange véhicule beaucoup de contenus intellectuels.
En revanche, cela signifie tout de même une ouverture, une forme d'universalité, ainsi qu'une volonté de communiquer, donc de se placer sur le terrain des idées. C'est aussi une forme de laxisme par rapport à l'intégrisme religieux, puisque c'est s'exprimer dans une autre langue que celle du Coran.
Mon opinion est que l'islamisme et les autres retours ou soubresauts des religions sont des chants du cygne : sentant leur disparition venir, ces religions libèrent toute leur puissance, dans un geste désespéré dont les attentats du 11 septembre sont le symbole.
Jean Cocteau a dit :
« Ce que le public te reproche,
cultive-le, c'est toi. »
A condition, bien sûr, que cette partie de toi en vaille la peine.
Finalement on a
du café sans café (café décaféiné)
du sucre sans sucre (sucre allégé)
du fromage sans fromage (fromage sans matière grasse)
du sexe sans sexe (sexe virtuel sur internet)
de l'action sans action (jeux vidéos)
des amis sans amis (relations à distance).
De chaque chose on retire la part obscure pour ne garder, grâce au progrès technologique, que ce qui nous intéresse.
Cette part obscure, non désirée, extrinsèque, inconnue, étrange et rebutante, que l'on essaie de cacher, d'ignorer ou de supprimer, c'est le réel.
Ce qui est à l'œuvre ici est une tendance naturelle : la tendance à tout vouloir contrôler. Sécurité maximale.
Mais ce qui apparaît, c'est qu'à vouloir supprimer l'imprévu, on s'emmerde ferme.
Pour vivre il faut se mettre un peu en danger, il faut laisser une place à l'extérieur, à l'étranger, au Grand Autre. Certes, il est plus confortable et sécurisant de ne pas le faire. Mais le confort, c'est la mort.
Allez, une fois n'est pas coutume, voici un post vraiment utile.
Il s'agit de dénoncer un scandale absolu :
Il n'y a pas de redistribution
aujourd'hui en France.
En voici la preuve :
Finalement :
Pronostic : l'économie ne tiendra pas ainsi, surtout quand on connaît l'explosion des inégalités (donc la nécessité redoublée de les atténuer par une répartition plus juste). Il va falloir redistribuer ou exploser.
Les Grecs, inventeurs de Narcisse, sont décidément très modernes. Le gnothi seauton est d'une actualité omniprésente, brûlante, hebdomadaire. C'est simple, il est devenu notre objectif principal.
D'où la nécessité d'un petit correctif à la maxime grecque. Je propose de graver, au marteau et au burin, quelques mots de plus sous l'inscription du temple de Delphes, afin d'obtenir le message suivant :
Connais-toi toi-même.
Mais ne passe pas non plus la journée à te regarder le nombril.
Mais à vrai dire les Grecs eux-mêmes avaient prévu cet excès, qu'ils ont cherché à prévenir non seulement par le mythe de Narcisse mais aussi par leur autre célèbre maxime :
Rien de trop.
Publicité :
« Si vous achetez le superflu,
on vous offre le nécessaire. »
S'il y a une interrogation grecque à laquelle je ne pigeais rien, c'est bien celle sur l'Un et le Multiple.
Aujourd'hui j'ai le bonheur de commencer à démêler quelques fils de cet écheveau-là.
Car les deux idées sont vraies : le monde est à la fois un et multiple. En un sens il n'y a qu'une seule chose (un seul monde), un un sens il y a plusieurs choses (plusieurs parties). Cette remarque à première vue banale est lourde de ramifications profondes et de conséquences étonnantes.
Pour résumer, en oubliant certainement beaucoup de choses, on peut voir dans l'Un le sentiment religieux, protecteur (tu ne meurs pas, tu fais partie du Tout), et dans le Multiple la différence et la relativité fondamentale de toutes choses, toujours épatante pour ce moi qui prend son cas pour une généralité.
Bref, l'Un console l'esclave ou le faible en lui montrant qu'il fait partie du grand Tout ; le Multiple calme les excès du maître ou du fort, il tempère son orgueil ou sa volonté de tout régir en lui rappelant qu'il y a des êtres différents, étrangers à sa loi et à ses valeurs.
J'aime beaucoup les métaphores. Et c'est pourquoi je m'interroge depuis longtemps sur ce qui fait leur saveur si particulière.
J'avais déjà relevé les éléments suivants :
Mais je crois avoir manqué un aspect essentiel : la métaphore, en faisant apparaître la similitude entre des choses différentes, nous fait aussi comprendre, et même éprouver, l'unité du monde.
Ce sentiment de l'unité des choses est un grand sentiment mystique et philosophique, que nous trouvons par exemple chez Spinoza. Et pour le pasticher on pourrait donc dire que par la métaphore, nous sentons et nous expérimentons que tout est un.
Allez, quelques exemples, car une théorie n'est rien sans ses exemples :
En fait ces métaphores ne sont pas les meilleures pour montrer ce dont je parle. On le verra peut-être mieux en songeant aux métaphores des poètes et des philosophes qui symbolisent une vaste idée, aux significations et déclinaisons multiples. Par exemple cette phrase de Héraclite : « la nature aime à se cacher ». Parle-t-il des lapins qui détalent ? Des fruits rouges tapis sous les feuilles vertes ? Ou des feuilles de vigne et de figuier, qui cachent un autre genre de fruit, révélateur incontrôlable de la nature humaine ?
Bref, il y a des métaphores ou des pensées qui déchirent le voile de Maya... (Le voile de Maya est l'illusion qui nous fait croire à l'individuation et à la séparation des êtres.)
Je reviens un instant sur cette réflexion sur le plaisir du néant.
Oui, la paresse est le contraire de l'ennui.
Car tandis que l'ennui consiste à souffrir du néant, la paresse consiste à en jouir.
Mais c'est là une manière poétique de parler. En vérité, à y regarder de plus près, l'ennui est plutôt un rapport au désir, comme l'a vu Schopenhauer (qui considérait l'ennui comme le désir de désirer). En fait, il y a deux sortes d'ennui : l'ennui lié à l'impossibilité d'agir (quand on attend un train), et qui ressemble à de l'impatience ; et l'ennui qui survient de soi-même, quand rien ne nous fait envie (la douloureuse absence de désir dont parle Schopenhauer). Dans les deux cas on souffre de l'impossibilité de désirer et d'agir, mais dans le premier cas l'entrave est hors de nous alors que dans le second cas elle est en nous.
Eh bien, la paresse aussi, je crois, est un rapport au désir. Elle est le plaisir de ne pas désirer. La paresse ne peut survenir que chez l'homme satisfait. Il faut être comblé pour se réjouir de la perspective d'une après-midi à ne rien faire du tout. Ce sentiment survient souvent après l'amour, quand on savoure le simple fait d'exister, allongé, sans ressentir le moins du monde le besoin exotique de faire quelque chose. Nous n'avons alors pas besoin de nous agiter pour nous sentir exister, car nous nous sentons déjà exister sans rien faire. C'est la plénitude.
Cette beauté de la paresse a été occultée par le dénigrement moralisateur dont elle a fait l'objet.
D'ailleurs il est significatif que ce qui nous tire le plus sûrement des affres de l'ennui est aussi ce qui nous fait accéder aux délices de la paresse : la femme.
Dire que la paresse est le contraire de l'ennui nous permet aussi de comprendre leur proximité, leur air de famille : car les contraires se ressemblent souvent.
On n'est pas ce qu'on mange, on est ce qu'on fait.
La preuve, c'est la différence entre la sauterelle et la vache, qui mangent pourtant la même chose.
A dire aux femmes qui pensent que leur santé et leur beauté dépendent exclusivement de ce qu'elles mangent, et non de leur activité et de leur bonheur.
(D'ailleurs ce qu'on mange dépend de notre activité et de notre bonheur.)
Je reviens sur un point source de très nombreux débats.
Quand on avance des solutions écologiques comme la taxe carbone, on entend souvent cet argument : « c'est injuste, car si on fait payer la pollution aux pollueurs, les riches pourront continuer à polluer, mais pas les pauvres ». Il y a des variantes multiples, mais l'idée est toujours la même.
Mais il faut séparer les problèmes si on veut les traiter adéquatement et justement.
Les deux aspects doivent être traités séparément. Il est vrai que la prise en compte de la pollution nous appauvrira inéluctablement collectivement (encore qu'en termes réels, s'obliger à polluer moins constitue un enrichissement), mais cela ne doit pas nous amener à la confusion des mécanismes, car une telle confusion est pleine d'effets pervers :
On retrouve se problème quand des mesures s'empilent, par exemple une aide sociale (chômage ou RMI), plus une aide au logement, plus des transports gratuits, etc. Si on aide une première fois les pauvres, pourquoi les aider ensuite encore sur chaque consommation ? Si l'aide initialement donnée est insuffisante, il faudrait plutôt l'augmenter directement, cela pousserait à davantage de rationalité et d'économie (car une aide en nature pousse à la consommation).
Notez que je pourrais prendre un exemple, plus original, de l'autre côté, avec les multiples niches fiscales concernant les riches, qui s'ajoutent également les unes aux autres. Si on fait payer les riches, avec limpôt sur le revenu, pourquoi annuler ensuite cette nécessaire redistribution par de multiples cadeaux fiscaux ? Sans parler des multiples avantages dont bénéficient les riches, notamment à travers leur entreprise. Mais en France on adore les privilèges, que ce soit pour les riches ou pour les pauvres.
Cet argument de la séparation des problèmes s'applique à d'autres cas que l'écologie. En particulier on peut aussi l'appliquer à l'efficacité en général (et pas seulement écologique).
Ainsi, plutôt que d'entraver le marché du travail par d'absurdes contraintes (comme l'interdiction du licenciement) qui protège un travailleur (peu efficace) contre un sans-emploi (potentiellement plus efficace), il vaudrait mieux procéder ainsi :
Ici encore les effets pervers sont innombrables quand on se laisse aller à la confusion, à l'inadéquation et au gaspillage. Je me contenterai de citer Zoé Shepard, que je félicite ici pour son courage, tout en soulignant comme d'autres que le problème qu'elle soulève se retrouve ailleurs...
Bref : au lieu de protéger les travailleurs contre les sans-emploi, on ferait mieux de protéger les sans-emploi.
Conclusion : je remarque donc une grande proximité entre le problème écologique et le problème plus général, mais lié, de l'efficacité économique. Il faut traiter ces problèmes séparément du problème social, et traiter le problème social en une seule fois pour davantage de simplicité, de transparence et de justice.
(Les autres problèmes aussi doivent être, dans la mesure du possible, traités en une seule fois : c'est l'intérêt de la taxe carbone, avec une seule mesure qui se répercute automatiquement partout.)
« C'est plus compliqué que cela. »
« Vous simplifiez à l'extrême. »
« Je ne peux pas vous dévoiler ma pensée en un instant. C'est un long cheminement qui demande nécessairement du temps. »
Voilà des jugements que l'on entend régulièrement dans les bouches intellectuelles.
Mais les choses sont-elles vraiment si compliquées ?
Je remarque deux faits : premièrement, l'intellectuel a un intérêt à ce que les choses soient compliquées. Si les choses étaient simples, il n'aurait aucune utilité. On pourrait se passer de lui.
Deuxièmement, la simplification est au moins aussi intéressante que la complexification. La synthèse est au moins aussi importante que l'analyse. Il faut évidemment aller dans les détails, et distinguer. Mais il est tout aussi essentiel de savoir, in fine, ramener les théories à leurs conclusions, les mettre face à leurs responsabilités en quelque sorte.
Peut-être insistera-t-on davantage sur l'un ou l'autre aspect (analyse ou synthèse) selon que l'on s'intéresse plutôt à la méthode ou au système. La méthode, c'est-à-dire la réflexion pour elle-même, la question pour le plaisir de la question ; le système, c'est-à-dire au contraire le résultat, la réflexion pour les conséquences théoriques et pratiques qu'elle produit (éventuellement).
Quoi qu'il en soit je remarque qu'un grand nombre de choses sont compliquées uniquement parce qu'elles sont terriblement mal expliquées. Je suis même prêt à soutenir qu'aucune théorie philosophique n'est compliquée.
(Mais je ne saurais pas expliquer simplement pourquoi. )
On aurait pu croire naïvement qu'avec la diminution du temps de travail l'homme se calmerait, qu'il serait de plus en plus tranquille et satisfait de sa condition.
Mais c'est tout le contraire qui se produit : l'homme a de plus en plus de temps pour tourner en rond, envier les autres et se perdre en querelles hystériques. C'est ainsi qu'au plus notre condition s'améliore, au plus elle nous paraît insupportable.
Tocqueville avait identifié cette étrange conséquence de la tendance à l'égalisation des conditions. Le ressort psychologique réside peut-être dans ce besoin frénétique de divertissement qu'avait diagnostiqué Pascal : l'homme n'est pas capable de rester en place.
Pour être optimiste, on peut toujours se dire que cette agitation est un moteur du progrès.
A l'heure où il est question de commercialisé un saumon génétiquement modifié, voici un argument léger pour un grave sujet.
J'ai vu récemment une publicité pour une pastèque sans pépins (laquelle a été produite, comme les raisins et d'autres fruits, par sélection naturelle et sans modification génétique directe). Eh bien, il se trouve qu'une tranche de pastèque sans pépins, ce n'est pas beau.
Et cet argument me décide à continuer à manger des pastèques avec pépins. (Il y aurait même un autre argument, que j'ai déjà évoqué, qui selon lequel il n'est permis de manger que les fruits à graine : c'est de considérer l'intérêt de la plante, qui produit des fruits pour disséminer ses graines et se reproduire ainsi...)
Le critère esthétique est décidément souvent utile.
Je sens que nous évoluons inéluctablement vers un monde monstrueux (avec des aliments OGM, des ordinateurs biologiques, des cultures d'organes et de sang, des générateurs d'électricité végétaux) et une exploitation toujours plus sophistiquée de la vie. Dans ce monde il sera de plus en plus difficile de justifier notre conservatisme, notre attachement au passé, à la nature, aux simples choses comme elles étaient, au réel avec sa part d'imperfection (Zizek évoque tous ces nouveaux produits vidés de leur substance : café décaféiné, fromage sans gras, sucre allégé (sucre sans sucre), sexe virtuel (sexe sans sexe), etc.).
Toute la question est de savoir ce qui va se passer. Ou bien le monde deviendra monstrueux (j'emploie ce terme au sens strict, sans connotation négative), ou bien un très fort argument conservateur (j'emploie aussi ce terme de manière neutre) émergera pour nous pousser à freiner cette exploitation monstrueuse de la vie.
En attendant, quand j'entends parler de ces monstres j'ai envie d'aller manger le fruit le plus sauvage et le plus tordu qui soit, caché au fin fond d'une forêt. Je remarque d'ailleurs que ces fruits sont souvent extrêmement goûtus, et que le goût est souvent en fonction inverse de l'apparence (qu'on songe aux petites fraises sauvages). Sans doute que tout se paie et que chaque nouvelle technique nous fait perdre autant qu'elle nous fait gagner. J'ai parfois l'impression que le même argument vaut dans le domaine énergétique, et que chaque nouvelle technologie, plus « propre », induit une saleté plus concentrée mais plus coriace, plus dangereuse. Que l'on compare par exemple la vieille craie, qui salit copieusement les mains, avec les nouveaux feutres et leur encre chimique.
L'idée que l'on perd toujours autant que l'on gagne, voilà une loi de Murphy qui me semble d'ailleurs assez crédible du fait que des lois du même style ont été établies en physique (notamment la loi de la croissance de l'entropie, liée à la loi de conservation de l'énergie et à la fameuse formule : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme).
Affaire à suivre...
Pour ce qui est des OGM, je ne suis pas convaincu de leur nocivité, mais je propose la position suivante (outre l'argument esthétique, non négligeable, mentionné plus haut) : nous n'en avons pas besoin. Nous pouvons nourrir l'humanité sans cela. Et même si les risques ne sont pas clairement identifiés, le principe de précaution devrait nous inciter à la plus grande prudence, comme pour la question du réchauffement climatique.
« Crier n'est pas un argument. »
Les stoïciens (Epictète, plus précisément) recommandaient de se poser la question suivante : Comment veux-tu mourir ? Dans quelle action veux-tu être surpris par la mort ?
Au lieu de se demander comment vivre, Epictète se demande comment mourir. Ce passage au négatif dans le domaine pratique est intéressant.
(Popper a fait la même chose dans le domaine théorique, et plus récemment Amartya Sen a fait la même chose dans le domaine éthique. Dans le premier cas, l'idée est que le faux est plus facile à établir que le vrai, ou plus exactement, que le particulier est plus facile à prouver que l'universel. Dans le deuxième cas, l'idée est que si on ne sait pas ce qui est juste, on sait au moins reconnaître (et se mettre d'accord sur) ce qui est injuste.)
Le principe d'Epictète peut-être transposé à un niveau un peu moins dramatique : face à un choix professionnel, au lieu de se demander ce que l'on aimerait réussir, on fera peut-être bien de se demander : Dans quelle entreprise suis-je prêt à échouer ? Quelle activité me passionne assez pour que je ne regrette pas d'y avoir engagé mes forces, même en cas d'échec ?
Ainsi, on sera toujours heureux. Et ça, c'est génial.
Enfant, on fait des cauchemars. On est terrorisé par les monstres qu'on imagine sous son lit.
Il arrive qu'on s'en sorte de la façon suivante : un jour on n'y croit plus, et on se moque d'eux. On les appelle, on les défie, tous ces monstres invisibles, et ils ne viennent pas. Alors on comprend avec joie qu'on est plus fort qu'eux, qu'ils n'existent pas.
Dans une maison hantée, le plus sûr remède à l'angoisse reste de défier, de provoquer ainsi les fantômes. C'est le paradoxe du fantôme : il n'existe que parce qu'on a peur de lui.
Conclusion : les fantômes existent bel et bien. Il y en a un même une grande variété d'espèces. Mais tous peuvent être anéantis par la même méthode.
Bon, le message est clair. Si la France a perdu, c'est à cause des racailles indisciplinées qui gangrènent le pays.
La Fédé et les entraîneurs pourris, eux, n'y sont pour rien.
Le seul cas où la grève n'est pas tolérée, en France, c'est dans le foot.
On déconne pas avec les choses sérieuses.
Le seul problème économique significatif, aujourd'hui en France, est celui du chômage. Pour le reste, nous n'avons jamais été aussi riches, y compris les plus pauvres d'entre nous.
Ce problème du chômage s'explique, je crois, par les gains de productivité réalisés depuis deux siècles qui ont fait exploser la richesse et diminuer le temps de travail.
(Le meilleur indicateur, à ce sujet, par-delà taux de chômage et autres agrégats flous, est le nombre d'heures travaillées total rapporté à la population totale, soit le nombre moyen d'heures de travail par personne. Ce chiffre passe de 1007 heures en 1955 à 649 heures en 2008, selon les données de l'INSEE disponibles sur cette page.)
Compte tenu de cette tendance historique de fond, le seul moyen de lutter contre le chômage est de parvenir à partager le travail (donc les richesses), c'est-à-dire à répartir la baisse du temps de travail équitablement entre les individus.
Ce point me semble incontestable. Mais la grande difficulté est de savoir comment y parvenir. On peut évoquer les pistes suivantes :
Seule cette troisième solution me paraît satisfaisante d'un point de vue théorique, et c'est pourquoi je l'ai déjà défendue ici. En effet elle seule touche véritablement à la structure de l'économie.
Mais la grande question est de savoir comment redistribuer ?
On peut certes augmenter les tranches supérieures de l'impôt sur le revenu (et supprimer les niches fiscales !) et verser ces sommes aux plus pauvres, à proportion de leur pauvreté (impôt sur le revenu « négatif »). Cette mesure pourrait d'ailleurs remplacer tous les autres dispositifs (RSA, chômage, aides au logement, etc.) dans un but de simplicité. Mais elle risque d'entraîner les effets pervers classiques liés à toute aide directe (cf. la critique de l'assistanat).
Par conséquent, j'en viens à penser que la meilleure manière de redistribuer serait de faire en sorte que les riches partagent naturellement, par le jeu du marché, leur richesse. Cela est possible, dans un nombre significatif de cas, en brisant les « barrières à l'entrée » qui protègent d'innombrables fonctions nobiliaires. Ainsi une distribution plus équitable des ressources rendrait la redistribution inutile.
Bon, il y a aussi quelque chose à faire du côté du capital, qui s'arroge une part croissante de la valeur produite par le travail. Mais c'est une autre paire de manches.
Il existe un argument purement philosophique permettant de tester la justice d'une loi.
C'est que la justice est nécessairement belle, harmonieuse.
Donc les lois humaines doivent avoir la même forme que les lois naturelles. Mathématiquement, celles-ci sont souvent données par des fonctions « naturelles », fondamentales (comme la fonction exponentielle) dont l'allure est douce et élégante, sans accroc.
Bon, ceci est une considération d'esthète. On pourra s'estimer heureux si la courbe humaine approche d'une courbe naturelle, comme la courbe ci-dessous, qui indique le montant de l'impôt sur le revenu pour une personne seule, en France, en 2006 (montants en milliers d'euros) :
Cela dit, l'expression de la fonction naturelle en jeu ici serait peut-être tout aussi simple à comprendre pour le quidam que l'affreux système de paliers qui sous-tend la construction de cette courbe cassée... et ne négligeons jamais la vertu de la simplicité !
La justice est une question mathématique... L'équation de la justice existe, à nous de la trouver.
Le problème est simple : des pollutions, des activités nuisibles existent.
(Consommation de pétrole qui émet du CO2 dans l'atmosphère ; surexploitation des océans ; électricité nucléaire et déchets quasi éternels ; tabac causant des cancers ; aliments excessivement gras causant de l'obésité ; etc.)
La première solution venant à l'esprit serait d'interdire les activités nuisibles. On ne pêche plus de poisson (ou on applique des quotas), on ne brûle plus de pétrole, on ne fume plus, etc.
Mais cette solution est difficile à appliquer. Parce qu'il y a de l'inertie. Parce que les hommes ne veulent pas. C'est donc politiquement difficile. Et de toute façon, une interdiction brutale du jour au lendemain manquerait de souplesse.
Mais il existe une autre solution, très simple également : faire payer les nuisibles à hauteur de leur nuisance . C'est le principe du pollueur-payeur. Que chacun balaie devant sa porte, que chacun nettoie sa merde, ou du moins paie pour elle.
Il s'agit donc de taxer, à la source, toutes les activités polluantes à proportion de leur pollution. Ce qui signifie, dans un grand nombre de cas, de taxer les quantités de matières nocives consommées, qu'il s'agisse de ressources naturelles abusivement exploitées (pétrole, poisson) ou non (alccol, tabac, graisse).
Les avantages de cette méthode sur l'autre sont multiples :
On pourrait appeler ce système le libéralisme écologique, ou plus exactement le libéralisme encadré, car il consiste à combiner l'efficacité du marché (avec, notamment, les prix comme meilleur indicateur possible de l'information) avec l'application d'un encadrement fiscal soigneusement défini par l'Etat, donc par la volonté politique.
C'est le libre jeu du marché, mais avec des règles soigneusement définies par l'Etat.
Bref : Mieux vaut taxer qu'interdire.
Régulièrement, les quotas sur les poissons (comme en ce moment sur le thon rouge) suscitent de nombreux problèmes liés à la difficulté de les faire respecter.
Ce problème pourrait être résolu par l'application d'une taxe, qui a plusieurs avantages importants sur les quotas :
Je ne vois pas beaucoup d'arguments en faveur du quota, sauf peut-être la volonté de préserver différents foyers géographiques de population de poisson, ce qui est certes un argument valable. Une taxe pourrait parvenir au même but, mais en s'alignant sur le niveau nécessaire pour préserver le foyer en question ; ou, mieux, en taxant différemment la ressource naturelle selon son origine, appliquant à chaque fois un niveau de taxe permettant d'ajuster au mieux le niveau de prélèvement.
Plus généralement, la taxe a peut-être l'inconvénient d'être plus délicate à manipuler (quel montant de taxe assurera le niveau de prélèvement souhaité ?) mais elle présente un immense avantage de justice économique, en faisant supporter aux activités nuisibles le coût de leur nuisance. Cette justice économique va ici de pair avec une plus grande efficacité (financière) pour traiter le problème.
A Paris, la journée, les gens sont pressés, austères, en costard, guindés, chaussés de lunettes, rigides, froids.
Le soir, une tout autre population se déverse dans les rues : ondulante, gesticulante, extrêmement fun et branchée et cool. Les gens ont les vêtements et les cheveux multicolores, ils sont exubérants, c'est génial.
Mais ce qui est dingue, c'est que ce sont les mêmes gens.
Quand j'étais enfant, et qu'il y avait un fruit ou un gâteau à partager avec mes frères et sœurs, nous avions une règle magique, salomonienne, qui apaisait miraculeusement les conflits :
« Qui coupe ne choisit pas. »
Ainsi, il n'y avait aucune dispute, pas même pour savoir qui couperait. Car avoir le privilège de couper, c'était renoncer à celui de choisir. Mieux, l'intérêt du coupeur était de faire des parts aussi égales que possibles, car il savait bien que l'autre prendrait la plus grosse. Enfin, celui qui coupait ne pouvait contester que l'autre prenne ensuite la part de son choix : il était censé avoir coupé des parts égales, et ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même en cas d'inégalité.
Au plus je médite cette simple petite loi, au plus je la trouve merveilleuse.
On retrouve son noble équivalent, en philosophie, dans le « voile d'ignorance » imaginé par John Rawls, philosophe américain ayant élaboré une importante théorie de la justice en 1970, et qui imagine (à titre de fiction censée guider la réflexion, Gedanken experiment) quelles règles de justice nous choisirions si nous ignorions les places que nous occuperons ensuite dans la société...
Plus généralement, on peut tirer de cet exemple de la banane (c'était typiquement des bananes que nous partagions ainsi) l'idée suivante : partout où on peut instaurer des dispositifs de justice, c'est-à-dire des mécanismes, des fonctionnements, des agencements qui poussent les individus à chercher automatiquement la situation la plus juste, il faut le faire, et cela peut remplacer avantageusement les règles générales et abstraites du droit, toujours délicates à appliquer en situation, et dont la complexité est source de mille problèmes (cf. cet éloge de la simplicité sur un autre post).
Si ces dispositifs pouvaient remplacer tout à fait le jargon juridique, peut-être la société ne s'en porterait-elle pas plus mal...
Il y a dans le livre de Jeremy Rifkin, La Fin du travail, une pirouette amusante que je ne peux m'empêcher de livrer ici, ne serait-ce que pour son esthétique.
Smith pensait que par la magie du libre marché, les intérêts individuels font l'intérêt général. Rifkin nous rappelle que le contraire est également vrai : se mettre au service des autres rend heureux, peut-être plus sûrement que ne le fait la recherche égoïste du bonheur :
Décidément, tout est bon, le monde est bien joli, c'est merveilleux.
Toutes les magies sont dans la nature... humaine.
Bon, certes, tous les vices aussi.
En lisant Pour sauver la planète, sortez du capitalisme de Hervé Kempf (celui-ci refuse expressément de dissocier le problème écologique du problème social, et je consacrerai peut-être un post à réfuter ses arguments car je pense au contraire qu'il faut séparer ces deux problèmes pour traiter chacun de la manière la plus adéquate possible), je suis tombé sur cette image sympathique de l'opposition entre le landau et la poussette :
Le curieux examinera donc deux produits [...], datés l'un de 1970 c'est un landau , l'autre de 1997 c'est une poussette. Le landau enveloppe l'enfant et, surtout, le dispose de manière qu'il soit tourné vers le ou la pilote de l'engin, c'est-à-dire dans un contact visuel l'assurant qu'il est engagé dans une relation forte avec son environnement connu. Dans la poussette, au contraire, l'enfant est tourné vers le vaste monde, dirigé comme à son insu par une force invisible, et obligé de se confronter à l'ensemble des émotions innombrables qui ne manquent pas de jaillir d'un trottoir citadin, surtout quand on n'en est séparé que de quelques décimètres.
Dans le landau, une personne entourée et en relation ; dans la poussette, un individu lancé dans un monde inconnu. La plus grande victoire du capitalisme dans les trois dernières décennies n'est pas d'avoir ouvert le marché mondial, fait exploser les inégalités, relancé par la numérisation généralisée la course technologique ; elle est d'avoir transformé la conscience publique, en la convainquant de donner à l'individu une position démesurée par rapport aux relations humaines.
Que chacun examine sa conscience : préfères-tu voyager en landau ou en poussette ?
J'avoue que le landau ne me séduit pas trop : on ne voit pas trop où on va ! ni le paysage...
Mais je suis peut-être excessivement marqué par la fameuse scène du Cuirassé Potemkine d'Eisenstein, reprise dans Les Incorruptibles, où un landau dévale les escaliers... Cette scène serait en effet sans doute un peu moins angoissante en poussette. Dira-t-on que le capitalisme nuit également au cinéma d'auteur ? Faut-il voir dans cette scène d'Eisenstein une subtile défense du modèle socialiste ? Bon, assez ri, voilà la scène en question :
Et sa reprise par Mr Costner :
J'imagine une reprise gaiement capitaliste (ou, au moins, individualiste) de cette scène : le bambin, dans sa poussette, aurait un magnum dans chaque main et tout en dévalant les escaliers il tirerait en riant sur les méchants bien surpris de cet ennemi inattendu.
La critique du forfait me mène à une critique plus générale : celle de la gratuité.
La gratuité, c'est cool.
Mais il faut distinguer deux types de gratuité. Loin de moi l'envie de remettre en cause la vraie gratuité, qui repose sur le bénévolat (ex : Wikipédia) ou même la publicité (ex : journaux gratuits). En revanche, la fausse gratuité, qui concerne tout ce qui est payé par l'Etat, c'est-à-dire tout service public, pose problème (aïe, je devine déjà la levée des boucliers, ou plutôt des épées, gauchistes ; mais tant pis, il faut taper sur la gauche jusqu'à ce qu'elle change).
En effet, dans ce cas il existe un coût qui est masqué pour l'utilisateur : médicaments, services médicaux, routes... la gratuité de ces choses masque aux utilisateurs (consommateurs) leur coût véritable et ne pousse pas à les économiser.
Bref, encore plus clairement que dans le cas du forfait, à chaque fois qu'il y a gratuité, ou plus exactement à chaque fois que le coût d'un bien ou service n'est pas porté directement par celui qui en bénéficie, il y a un problème d'adéquation, de transparence, de vérité, d'information, bref il y a un coût caché, ce qui est potentiellement problématique.
Bon, je ne suis pas en train de dire qu'il faut tout privatiser, bien loin de là (dans de nombreux cas cela entraînerait des coûts supplémentaires, et la concurrence est souvent source de gaspillage). Je pointe seulement du doigt un problème théorique, qui nous fera peut-être réfléchir à deux fois avant de revendiquer des mesures quelque peu démagogiques comme la gratuité des transports en commun...
Une révolution urgente à gauche est de sortir du keynésianisme et de sa défense irréfléchie, en toutes circonstances, de la dette et du déficit publics.
L'argument de Keynes est le suivant : en s'endettant, l'Etat peut relancer l'économie via les salaires qu'il verse, car ces salaires augmentent la consommation et la consommation stimule l'économie.
Première remarque : en réalité pour Keynes le véritable « multiplicateur » de croissance n'est pas la consommation mais l'investissement.
Deuxième remarque : cette stimulation pour relancer la machine, analogue au fait de lancer un moteur à explosion pour qu'il démarre, est une solution provisoire pour un problème conjoncturel : elle suppose que l'économie, structurellement, est prête à fonctionner, qu'il manque juste la pichenette de départ pour que la circulation s'enclenche.
Par conséquent, cette solution ne saurait être pertinente pour la crise structurelle à laquelle nous faisons face aujourd'hui, et depuis 1975 (et à laquelle s'ajoute la crise survenue en 2007).
Autre conséquence : en toute rigueur, l'endettement d'Etat contracté en temps de crise (conjoncturelle !) doit être compensé par des économies (via un « fonds de relance keynésienne » créé ad hoc) réalisées en l'absence de crise conjoncturelle.
De sorte que finalement la dette publique, comme toute dette d'ailleurs, n'est défendable que si elle rapporte plus qu'elle ne coûte, c'est-à-dire si elle concerne des investissements, et des investissements rentables. Ils sont principalement de deux types, pour autant que je sache :
La dette doit donc être strictement limitée aux limites de ces investissements et de leur rentabilité. En dehors de cela, le budget de l'Etat devrait être parfaitement équilibré.
Ce n'est pas parce que cet argent est collectif qu'on peut le gaspiller. Et s'il y a des causes qui poussent à son gaspillage, ce n'est qu'une raison pour en surveiller d'autant plus rigoureusement la gestion.
Ce qu'il faudrait en revanche retenir de Keynes, et que la gauche a trop tendance à oublier, c'est son argument structurel, précisément : la redistribution, qui augmente la propension moyenne à consommer de la population, et restaure ainsi l'équilibre économique.
D’habitude, on adule les Bleus, et ces éloges, généralement fondés sur une appartenance géographique commune, voire sur une simple étiquette, sont aussi absurdes que le patriotisme (mais moins meurtriers).
Aujourd’hui, on déteste les Bleus, et je me rends compte que ce désamour est encore pire que l’autre sentiment.
Entre l’amour absurde et la haine absurde, je préfère encore l’amour absurde.
Le forfait qu'il s'agisse d'un forfait téléphonique ou d'une carte de transports en commun est une atteinte à la vérité, et par ricochet à la justice et à l'écologie.
Le mensonge consiste à payer un montant fixe quelle que soit la quantité consommée.
Il faudrait donc remplacer tous ces forfaits par un système unique, basé sur un tarif continûment dégressif en fonction de la consommation.
On s'habitue de plus en plus, en France et ailleurs (mais en France plus qu'ailleurs), à être perpétuellement assisté. Qu'une catastrophe naturelle se déclenche, et tous les regards se tournent vers l'Etat. Idem en cas de licenciement, de difficulté économique, etc.
Il est urgent d'en sortir.
L'assistanat est en effet nuisible à tous points de vue :
Cela dit le point le plus négatif est peut-être cette idée, fausse et déprimante, mais aussi auto-réalisatrice, selon laquelle nous ne sommes pas responsables de nous-mêmes, de notre vie et de notre bonheur.
Tout ceci ne signifie évidemment pas qu'il faut supprimer toute forme d'assistance. En revanche il serait bon de se souvenir que c'est une exception qui ne saurait devenir la norme. Dans un monde sain l'assistance n'est pas nécessaire ! Le véritable objectif politique est donc de faire disparaître l'assistance en la rendant inutile. Et, pour combattre un problème, l'assistance devrait être le dernier recours, le médiocre expédient provisoire en attendant la vraie solution.
Cela me fait penser à un effet pervers que j'oubliais, mais qui est pourtant essentiel : l'assistance nous fait oublier de résoudre le vrai problème de fond qui l'a rendue nécessaire. A ce titre elle fonctionne comme l'art ou la drogue.
Dans le cadre de la réforme des retraites, il est aujourd'hui question de prendre en compte la pénibilité de chaque métier. L'idée est d'emblée fumeuse à cause de l'indétermination scientifique du concept : comment mesurer la pénibilité ? En l'occurrence il est question d'avoir recours à un examen médical afin de déterminer les droits de chaque personne.
L'intention est louable : les différences d'espérance de vie selon les métiers exercés ont en soi quelque chose de scandaleux, et si c'est l'espérance de vie qui détermine l'âge de la retraite, il serait logique que celui-ci soit proportionnel à celle-là.
D'un autre côté, ces mécanismes visant à rétablir une certaine justice sont nécessairement complexes et lourds à appliquer, surtout dans la société de demain où on n'exercera plus guère un même métier tout au long de sa vie. On voit venir de multiples calculs et systèmes d'ajustements, avec leurs approximations et injustices inhérentes... Il en découlera calculs d'épiciers, tentatives de fraudes, et frustrations multiples... avec finalement un sentiment d'injustice général.
C'est pourquoi on pourrait aussi proposer, comme solution au problème des retraites, la grande simplification suivante : un seul minimum retraite universel, identique pour tous, et, comme son nom l'indique, minimum. Chacun est ensuite libre de se constituer un complément en épargnant tout au long de sa vie.
D'ailleurs, en fusionnant ce minimum avec le RSA, on pourrait créer une sorte de revenu universel pour personnes sans activité, ce qui aurait pour avantage de supprimer la question de l'âge du départ à la retraite : chacun pourrait la prendre dès qu'il le voudrait, si son épargne lui semble suffisante pour satisfaire ses besoins.
On pourrait aussi durcir ce principe en faisant de ce revenu universel quelque chose de facultatif, qui ne serait versé qu'exceptionnellement, aux personnes dans le besoin. On sortirait ainsi de la société d'assistance dans laquelle on s'enfonce un peu plus chaque jour.
Bref, selon la direction dans laquelle on l'étire, ce principe pourra paraître de gauche, ou de droite. L'élément qui ne change pas est la simplicité. On ne saurait sous-estimer la valeur de la simplicité en politique :
Je crois que la France a d'ailleurs particulièrement besoin d'une grande cure de simplicité. Proposition de loi : pour chaque nouvelle loi votée on doit en supprimer une ancienne (si besoin en la fusionnant avec la nouvelle loi). L'idéal étant de ne pas voter de loi et de se contenter de la pratique, du bon sens, et surtout d'instaurer des mécanismes de justice...
Le temps est beau. Sa beauté se montre dans les vieux objets, les pierres millénaires, les rides des vieillards, les lierres des murs et les lichens des forêts. C'est ce que les japonais appellent le sabi (beauté de l'ancien).
Mais c'est encore le temps, je crois, qui fait en partie la beauté des ouvrages d'artisanat finement et longuement ciselés et travaillés : les fines sculptures en pierre des cathédrales, par exemple, qui ressemblent à de la dentelle. Ici la beauté réside dans l'importante quantité de travail contenue par la chose, c'est-à-dire dans le temps qu'elle cristallise. On s'en rend compte quand on voit le même objet, parfois dans un matériau également noble, mais réalisé par des procédés industriels, à la chaîne. Certes, l'idée que l'objet n'est pas unique contribue alors à notre dépit. Mais je crois que la rapidité de sa production y est aussi pour quelque chose. On pourrait encore dire que ce plaisir esthétique est celui de la domination : l'objet longuement travaillé est comme imprégné de la sueur d'hommes, et celui qui possède l'objet possède ce travail, il est symboliquement leur maître.
Je trouve ce critère intéressant pour juger de la valeur de l'écriture. La littérature, je crois, nous plaît souvent parce qu'elle est riche et travaillée, exactement comme une sculpture ciselée dans le marbre. A contrario, la prose journalistique est déplaisante car pauvre et toujours écrite à la va-vite (je dois malheureusement inclure ce blog dans cette triste catégorie !).
Il y a ici une tension entre ce principe, en accord avec l'idée de Nietzsche du génie comme grand travailleur, et le fait que l'effort lui-même disparaît de l'œuvre d'art. Il faut donc du temps, mais aussi de la maestria. Sinon, ça devient laborieux. Ça sent l'huile, comme on dit.
C'est une erreur de croire que les impératifs moraux disparaissent avec les religions. L'athéisme, l'hédonisme et Mai 68 n'ont pas supprimé ces injonctions suprêmes. Toute conception du monde, en effet, porte en elle un commandement, explicite ou implicite.
Dans la conception athée et hédoniste, il y a bien un certain devoir moral, du moins un équivalent de ce qui était le devoir moral. Ce devoir ne consiste plus à souffrir (pour expier, pour les autres, etc.) mais à jouir, à être heureux.
En effet, s'il n'y a pas de vie après la mort, si la vie n'a pas de « sens » particulier imposant un type d'action, alors la seule chose à faire est de s'amuser. C'est sympathique, mais cela en vient à fonctionner comme une norme, un impératif et donc une forme de contrainte : si tu n'es pas heureux tu es un raté, tu n'es pas un « élu », ta vie ne vaut rien, elle n'a pas d'intérêt... On décèle mille formes de ce petit dogme dans la vie quotidienne, avec tous ces « ça va ? » par exemple.
Une nuance importante tout de même : cet impératif paraît moins nuisible que d'autres pour deux raisons. D'abord parce que le bonheur est un objectif plutôt sympathique, malgré tout. Ensuite, et surtout, parce qu'il n'est pas vraiment imposé. La religion ordonne, la science conseille.
Ce qui suit est peut-être une évidence, mais il est parfois bon d'énoncer les évidences.
La morale n'est rien de plus qu'une mécanique. Elle ne suppose aucune assise religieuse ou sacrée, pas plus que la « liberté » (en un sens métaphysique un peu fort) des hommes. La morale et la responsabilités sont compatibles avec le déterminisme métaphysique le plus absolu.
C'est-à-dire qu'il n'y a pas de morale au sens fort. Au fond, le discours moral n'a aucun sens. Il n'y a pas de véritable faute ni de véritable péché. Il n'y a que des phénomènes naturels plus ou moins nuisibles à certains. La morale se construit là-dessus, et bricole de siècle en siècle, pour que les sociétés fonctionnent (avec d'ailleurs une bonne part de symbolique et d'idéologie, qui interdit de voir dans la morale un appareil théorique rationnel et efficace).
Nous verrons peut-être bientôt nos jugements moraux, tous chargés de haine et de ressentiment, comme de vieux réflexes animaux, des résidus de l'animalité en l'homme. L'homme véritablement civilisé n'aura peut-être plus de sentiments moraux... ce qui ne l'empêchera pas d'apprécier ou d'être dégoûté par certaines choses. Il y a là une subtile distinction : l'homme moderne sera par-delà bien et mal, mais non par-delà bon et mauvais...
Je pose la question sans plaisanter :
A-t-on le droit de manger des bananes ?
A première vue, non. Cela est moralement interdit, du moins dans les pays Occidentaux. Car comme tout produit lointain, cela consomme du pétrole. Or, les circonstances étant ce qu'elles sont, nous n'avons pas le droit de brûler le moindre litre de pétrole, surtout quand nous pourrions nous en passer (en mangeant des pommes, dans ce cas).
Le problème, c'est que cet argument sera très difficile à faire avaler à ceux qui aiment les bananes et en consomment régulièrement. On veut bien sauver la planète, mais faut pas déconner non plus.
Il sera peut-être plus facile d'admettre qu'il est moralement interdit de partir en vacances aux Bahamas... Mais là encore, allez convaincre celui qui a justement envie d'y aller ce week-end !
Mais au fait, comment savoir ce qui est pire manger des bananes ou aller aux Bahamas en avion ?
Je pense que cette question est à peu près insoluble. Ou plus exactement : ces deux actes nuisent exactement à proportion de la quantité de pollution émise, donc de la quantité de pétrole consommée. J'y vois un argument de plus pour la taxe carbone. Contrairement aux autres systèmes de régulation comme les quotas, cette simple taxe permet d'agir au plus juste, de faire en sorte que les prix reflètent les coûts réels (y compris le coût environnemental, diffus et difficile à mesurer), afin d'appliquer le principe simple qui résume la solution du problème écologique : pollueur-payeur.
Il y a quelque chose de l'idée de Hayek (grand économiste libéral) dans cet argument : on ne peut déterminer dogmatiquement le bien et le mal. Il faut laisser les hommes libres (de manger des bananes ou d'aller aux Bahamas. Mais qu'ils paient pour la pollution engendrée par leur action. Ainsi tout le monde sera content.
D'un autre côté, il y a aussi dans ce « libéralisme écologique » un principe peu libéral : l'idée que les marchés ne prennent pas en compte d'eux-mêmes les coûts globaux et diffus, notamment écologiques. Il y a d'ailleurs là une analogie avec le risque systémique en finance, et un développement philosophique à établir dans le rapport entre le tout et la partie. Le libéralisme trouve ses limites dans les conditions qui s'appliquent au tout, au marché dans son ensemble. Celles-ci doivent être définies extérieurement, par l'Etat. Les parties du jeu sont définies par un tout qui ne fait pas partie du jeu. La théorie libérale admet d'ailleurs parfaitement et évidemment ce principe : le libéralisme est fondé sur l'Etat et la loi. La liberté est fondée sur la force.
Il y a une idée à laquelle il devient urgent de tordre le cou : cette manière de justifier le gaspillage en disant que « ça crée de l'emploi ». Par exemple, au boulot, on imprime un dossier inutile, et on s'excuse du gaspillage de papier en (se) disant que ça fait travailler les papetiers.
La réponse fondamentale à cette erreur est de se souvenir que notre but n'est pas de travailler plus, mais au contraire de travailler le moins possible. (Une idée que l'on a gravement tendance à oublier à cause des multiples discours sur la nécessité de « créer des emplois », alors que le but est au contraire d'en détruire, comme je l'explique sur ce post.)
Ce qui précède est l'argument fondamental. Il peut être utile d'ajouter la reformulation suivante, plus concrète : Prenons l'exemple, cette fois, d'un papier que l'on jette dans la rue. « Ça fait travailler les balayeurs », nous dit notre aimable pollueur. Oui, mais il faudra le payer, avec nos impôts. Dans le cas d'un entreprise (où, là encore, on gaspille volontiers puisqu'on n'en supporte pas directement le coût), le coût est supporté par le clients de l'entreprise.
Bref, le gaspillage est non seulement écologique, mais il est aussi humain et économique.
Dernier argument pour la route : le gaspillage est même nuisible à l'emploi car il rend l'économie d'un pays moins efficace donc moins compétitive. Cet argument reste limité, car il est à courte vue (échelle nationale), mais il peut s'avérer utile dans certains cas...
Il n'est jamais trop tard pour lire Cioran, philosophe roumain et pessimiste. La phrase suivante, tirée du Précis de décomposition, m'a frappé par sa pertinence et son actualité :
Ça claque.
Et surtout c'est vrai. En particulier pour cette capacité que nous avons à souffrir pour d'absurdes vétilles.
(Suite du post précédent.)
...Ce que je veux dire, c'est que finalement, dans l'art comme dans la vie, le malheur (la souffrance, la tristesse) est peut-être une solution de facilité.
Il est plus facile d'émouvoir et de plaire par la représentation du malheur que par la représentation du bonheur. Les artistes inventent davantage de tourments psychologiques scabreux que de plaisirs inédits (je pense surtout aux conteurs romanciers et cinéastes).
De même il est plus facile d'être malheureux que d'être heureux, de se plaindre que de se satisfaire. Le bonheur demande plus d'imagination que le malheur. Notre esprit nous torture plus volontiers qu'il ne nous réjouit
D'autre part, et surtout, l'homme malheureux est dans une position morale plus facile que l'homme heureux. Car il est à plaindre, le monde est comme endetté envers lui, alors que pour l'homme heureux c'est l'inverse, c'est lui qui est endetté envers le monde... Je crois que Dieu (c'est-à-dire la nature) a décidément un statut économique particulier (cf. ce post sur la valeur de la nature), et qu'il faut parfois savoir refuser de payer !
Il existe un genre de musique indienne (par exemple celle de Pandit Jasraj) qui consiste en chants langoureux, mélancoliques, presque des gémissements : on croirait entendre un sanglot chanté.
Cette musique a une indéniable beauté. Mais tout aussi indéniablement, elle évoque et représente la souffrance. La souffrance serait donc belle ?
Mais oui, et on le sait depuis longtemps, surtout nous autres Occidentaux, adeptes du spleen et de la mélancolie.
Reste à savoir que penser de cette esthétique christo-maso...
Encore une pensée sur la cravate.
La cravate se distingue par son ambivalence :
Finalement ce dispositif qui vous encercle le cou d'un nœud coulant n'est pas si rassurant pour son porteur...
Voici une expérience philosophique qui n'est pas de moi, mais qu'on m'a racontée, et qui a une portée universelle, comme toute chose.
On peut, en se promenant dans les champs ou la forêt, être soudain pris par cette belle et étrange idée : La nature fait ce qu'elle veut.
Car oui, la nature fait ce qu'elle veut. Ou du moins chaque créature vit, croît et s'exprime spontanément, sans mauvaise conscience, et d'ailleurs probablement sans conscience du tout. Chaque brin d'herbe grandit où bon lui semble, où il peut.
Cette liberté de la nature est fascinante pour nous, les hommes, toujours épiés par notre conscience tapie quelque part au fond de notre crâne telle un lion... On peut alors se mettre à envier la nature comme l'angoissé envie les choses (elles ne meurent pas, elles !).
Cette réflexion sur la croissance de la nature me fait penser à une scène : dans le film Microcosmos une plante grimpante a été filmée au ralenti, on la voit enlacer une brindille puis, arrivée à l'extrémité d'icelle, décrire des cercles à la recherche d'un appui... Grâce à l'accélération du temps le mouvement et donc la vie de la plante apparaît, c'est assez merveilleux. (Ce passage se trouve à 8 min 26 et vous pouvez le visionner ici.)
Quel est le point commun entre la Burqa et la Grèce ?
C'est qu'on est en train de faire la même chose avec l'une qu'avec l'autre : beaucoup stigmatiser, beaucoup menacer (de ne pas sauver la Grèce, d'interdire la burqa) pour finalement, dans les faits, être gentil (on sauve la Grèce et on n'interdira pas la burqa, ou difficilement).
Et dans les deux cas le résultat est le même : beaucoup de dégâts pour rien. Dans le cas de la Grèce, des milliers d'euros ont été perdus en taux d'intérêts élevés payés par la Grèce tant que les marchés (et donc les créanciers, les gens qui prêtent à la Grèce) n'étaient pas rassurés. Dans le cas de la burqa, les musulmans se sentent à juste titre pointés du doigt une fois de plus, alors que finalement rien ne sera fait.
Quel gâchis...
Il y a un dispositif qui me rend dingue depuis longtemps, et dont on ne parle pas assez je trouve.
C'est pourtant quelque chose de tout simple : je veux parler des portes qui n'ont pas de poignée extérieure. Pas besoin de chercher très loin, presque toutes les portes des appartements, en France, sont comme ça. J'aimerais bien qu'on m'explique l'intérêt de cette invention ignoble.
Ignoble, parce que cela signifie que notre porte est, par défaut, fermée.
A cela s'ajoute le risque multiquotidien d'enfermer ses clés à l'intérieur. Ce risque n'existe pas pour les portes normales, avec poignée et clé, car il faut la clé pour les verrouiller ! Il est donc impossible d'enfermer sa clé.
Le pire de tout, c'est que du coup on stresse chaque jour pour ne pas enfermer sa clé à l'intérieur, ce qui est finalement un tracas bien plus grand que d'enfermer sa clé une fois de temps en temps.
Celui qui a inventé ce dispositif devrait être traîné en justice pour la quantité astronomique de tracas et d'énergie psychique gaspillée.
D'ailleurs il y a des tas de dispositifs ignobles dans le genre, surtout à notre époque, par exemple aujourd'hui on regorge d'imagination pour empêcher les clodos de dormir sur les bancs, les marches, les encoignures, etc. On en verra un petit aperçu sur ce site.
Bref... Je rêve d'un monde où les portes auraient des poignées à l'extérieur...
En y réfléchissant bien je trouve quand même un avantage à ces portes, mais un seul, que j'indiquerai par honnêteté intellectuelle : c'est qu'elles rendent possibles des films drôles comme A gauche en sortant de l'ascenseur...
« Je m'en fous. »
Ces trois mots magiques (où tient toute la philosophie, selon Montesquieu) sont une bénédiction. J'ai même parfois envie de dresser la longue, l'interminable liste des choses dont je n'ai rien à foutre, juste pour le plaisir.
Mais toute bonne chose a sa contrepartie, et si ces trois petits mots sont une délivrance, ils sont aussi la source d'un tracas peut-être encore plus grand. A tel point qu'on peut remettre en cause l'idéal stoïcien, consistant à mépriser (ignorer) tout ce qui ne dépend pas de nous. Dans leur équation du bonheur, les Stoïciens n'auraient-ils pas oublié le paramètre « ennui » ?
J'ai déjà parlé de ce point dans un post précédent, mais j'y reviens à l'occasion de la publication du Livre blanc des femmes de ELLE - 20 mesures concrètes pour transformer la vie des femmes… et celle des hommes.
Voici le passage qui m'a le plus gêné à la lecture de ce texte :
C'est là, je pense, une grande erreur du féminisme. Autant l'identité nationale me semble une absurdité dont je souhaite la disparition, car elle ne repose sur rien de réel et naturel, autant la disparition des identités sexuelles ne me semble ni possible ni spécialement souhaitable. Mais surtout impossible. Et c'est à mon avis une grande erreur que de confondre égalité et identité. Nous pouvons et devons faire de la femme l'égale de l'homme. Mais nous ne pouvons ni ne devons en faire l'identique.
Bref, pour répondre précisément à l'extrait ci-dessus, si des métiers sont dévalorisés car féminins, il ne faut pas agir sur le fait qu'ils sont féminins mais sur le fait que ce qui est féminin est valorisé. La vraie libération de la femme n'est pas de la déguiser en homme et de faire disparaître le féminin, mais de reconnaître enfin le féminin à sa juste valeur !
(D'ailleurs, on trouvera chez Nietzsche, supposément machiste, bon nombre d'éléments pour faire cette révolution, notamment dans sa valorisation du corps par rapport à l'esprit, et plus généralement du détail, de la vie quotidienne, du confort, de la gastronomie, etc.)
Moi qui ai le goût du paradoxe, je remarque d'ailleurs celui-ci : pour une bonne part, ce qu'on a appelé « libération de la femme » a constitué en fait sa soumission suprême aux valeurs masculines, puisqu'il s'est agi d'imposer ces valeurs aux femmes.
La vraie libération de la femme ne consistera pas à copier l'homme, mais à inventer une femme libre. Libre et différente. Et d'ailleurs l'amour hétérosexuel est en grande partie amour de la différence. Pour une fois qu'une telle chose existe, ne la détruisons pas !
N.B. : Je me rends d'ailleurs compte que les logos féministes expriment à merveille ce « mauvais féminisme » !
Petite remarque sur la fin de la philosophie.
J'ai déjà remarqué quelque part qu'on était plutôt au début d'une époque éminemment philosophique.
J'ajouterai encore ceci : de manière plus générale, la philosophie (comme l'art) ne fait pas partie des choses qui ont une fin. Les choses ne font pas défaut. La pensée ne s'arrête pas. C'est seulement l'homme qui, momentanément, n'est plus capable de penser, de voir les choses, pour des raisons personnelles ou historiques. C'est-à-dire, plus précisément, qu'à certaines époques il y a des préjugés qui empêchent de penser ; ou des problèmes enterrés, recouverts ; ou des opinions et valeurs dominantes qui jettent un discrédit sur certaines questions. Mais la Pensée, elle, n'est pas affectée par cela, elle ne tarit pas, planant, infinie et éternelle, au-dessus de nos âmes !
En fait, cette idée de l'infinité de la pensée est une autre formulation de l'infinité de « Dieu », comme on le voit en lisant Victor Hugo défendre la même idée (William Shakespeare, livre III, 1 et 5, et livre V, 2).
Encore une petite méditation vestimentaire : l'autre jour, je cherchais une cravate dans un grand magasin chic. Pourquoi chic ? Mais pour avoir la classe, mon cher. Donc je m'apprêtais à payer bien trop cher pour un bout de tissu, en tout cas si on rapport le prix à l'utilité (en l'occurrence, aucune, sinon symbolique).
Une petite introspection me révéla le fait suivant, qui s'applique à bon nombre d'entre nous je crois : si on achète une belle cravate, et de beaux vêtements en général, c'est avant tout pour que les gens ne nous fassent pas chier. Si tu as une cravate un peu vieille ou sale ou trop différente, tu peux être sûr qu'on va te servir une remarque à la con. Cette remarque ne sera au fond pas très gênante ni douloureuse. Mais c'est bien pour l'éviter qu'on traîne dans les rayons et qu'on dépense parfois des petites fortunes. Pour avoir la paix, bon sang, la paix.
Je rêve parfois d'un monde où les gens ne feraient pas chier... mais c'est une utopie.
Puisque je suis dans les posts insignifiants, autant continuer gaiement. Donc, voici un paradoxe étonnant : quand on croise quelqu'un, dans une rue ou un couloir, qui a un même vêtement que nous (la même écharpe, par exemple, ou la même chemise), on sent un méchant petit sentiment de gêne (et aussi, peut-être, pour les plus subtils d'entre nous, ce petit frisson mystique ou superstitieux ou comique lié à la répétition, toujours marquante pour l'esprit humain). Ce sentiment se comprend aisément, on ne veut pas être habillé comme l'autre, puisque justement on s'habille pour se distinguer. Et même si on s'habille pour être comme tout le monde, on ne veut quand même pas être exactement identique. On a un soi, quand même, que diable.
Ce petit fait devient drôle quand on prend un peu de recul. Il est comique de constater que nous sommes tous (en tout cas, la plupart d'entre nous) extrêmement conformistes et donc rigoureusement identiques dans notre style ; mais qu'une écharpe soit vraiment la même et nous voilà vexés ou gênés. Nous sommes choqués par le détail, par la petite chose, mais non par la grande, bien plus humiliante pour notre originalité, indépendance d'esprit, goût, etc.
Les petites choses poétiques de la vie sont comme de jolies feuilles mortes...
...Mais je n'aime pas trop les râteaux ! Il y a des pensées qui une fois écrites sont comme des papillons cloués sur un mur.
Voici aujourd'hui une pure réflexion d'histoire de la philosophie.
Le coup de génie de Spinoza a été de concevoir le monde comme conatus, c'est-à-dire comme désir, effort, processus, mouvement et tension vers un but.
Les conséquences de ce point sont capitales : cela permet de concevoir le monde comme « tout bon » malgré l'indéniable existence du « mal » et de l'imperfection.
Certes, il y a du mal, nous dit Spinoza, mais le monde tend vers le mieux, donc ce mal n'est qu'une faiblesse, une absence, un creux.
L'image d'un monde éternel, figé comme une pierre, ne permet pas d'opérer une telle distinction et de réunir ainsi deux choses apparemment contradictoires. Le temps est l'opérateur dialectique par excellence. Source de la contradiction, il en est aussi la solution.
Il y a d'ailleurs, plus généralement, dans les spiritualités et les religions messianiques (comme la religion juive, dont Spinoza s'inspire), cette habile conciliation de l'idée religieuse que « tout est bon » avec la constatation empirique du mal. Le futur donne la solution. Ou, dans le cas de Spinoza, un peu plus subtilement, l'équivalent ontologique de ce futur, car la tension vers le mieux est déjà contenue dans le présent lui-même.
Une fois n'est pas coutume, voici une idée pessimiste :
De la même manière que la volonté de savoir est l'expression plus raffinée de la volonté de ne pas savoir (Nietzsche), la joie est l'expression plus raffinée de la tristesse.
C'est du moins ce qu'on peut ressentir, surtout quand on est un peu hystérique.
Cette idée pessimiste est aussi anti-spinoziste. Pour Spinoza, seul le Bien est positif, le Mal n'en est que l'envers. Par conséquent pour Spinoza c'est la tristesse qui est le reflet de la joie, ou plutôt son ombre, son envers.
Les Grecs expliquaient plaisamment l'origine des petits insectes : ils pensaient que ceux-ci naissaient spontanément dans les matières en décomposition, la saleté, la poussière. Jolie théorie, assez poétique, contenant même sans doute une part de vérité, à laquelle je pense souvent quand je fais le ménage.
Mais justement, en faisant le ménage une question bien plus fondamentale apparaît, et à laquelle la théorie de la génération spontanée ne répond pas : d'où vient la poussière elle-même ? C'est elle qui semble avoir le pouvoir magique de naître à partir de rien et de se reproduire ensuite. Voilà une réfutation définitive de l'idée que « rien ne peut surgir du néant » !
« J'ai pas le temps. »
Cette phrase a un statut particulier : elle est l'excuse universellement acceptée, sans qu'on nous pose de questions. C'est bien pratique.
Pourquoi cela ?
Il y aurait encore bien des choses à dire à ce sujet, mais je vais m'arrêter là parce que je n'ai pas le temps de développer davantage.
De toute façon vous n'auriez sans doute pas eu le temps de lire ces développements.
Pourquoi est-il si agréable de manger ?
En étudiant la philosophie j'ai appris qu'on pouvait répondre des tas de choses folles à ce genre de questions banales. En voici un exemple d'une telle investigation interprétatrice.
Pourquoi manger est si bon ? Voyons. Que se passe-t-il quand on mange ? D'abord, on tue. C'est violent. Oui, tout ce qu'on mange est vivant. Dans le meilleur des cas, c'est une partie conçue par la plante pour être mangée (exemple unique à ma connaissance : le fruit) donc on ne tue pas vraiment, mais quand même. Donc manger, c'est le plaisir de tuer (pulsion de mort).
Mais manger n'est pas seulement détruire (l'aliment), c'est aussi construire (notre corps). Donc manger est le plaisir de vivre (pulsion de vie). Finalement, voici : en mangeant se produit ce miracle : on en tue un pour en faire vivre un autre. La matière de l'un nourrit l'autre. Elle entre sous un autre rapport, elle revit dans un autre être. Finalement, manger est une résurrection. Le plaisir de manger est donc le plaisir de la résurrection.
Je ne sais pas si c'est ce qu'ont voulu symboliser les Pères de l'Eglise avec cette histoire d'ostie, métaphore du corps du Christ qu'on avale, brr, ça fait un peu cannibale. Peut-être.
La réalité
est le refuge
de ceux qui ne supportent pas
le rêve.
Et non l'inverse.
Après un petit séjour à la campagne, voici les conclusions de mes analyses :
Premièrement, à la ville l'homme est tout. La ville regorge d'hommes, tout à la ville est fait par l'homme. A la campagne en revanche, l'homme n'est rien, la nature est tout, et l'action des hommes semble insignifiante. C'est pourquoi l'urbain s'agite et le campagnard se calme. « Puisque je sers à rien, autant ne rien faire », songe ce dernier.
Deuxièmement, il y a le mimétisme. A la ville tout le monde s'agite, alors on fait comme eux et on court sans savoir où ni pourquoi. A la campagne en revanche, tout est immobile. Les montagnes. Les arbres. Les champs. Même les moutons. Chaque brin d'herbe semble t'inviter à faire comme lui, à se laisser bercer par la brise, paresseusement, dans l'air tiède du printemps.
Van Gogh, Le Repos
Les observateurs de l'histoire (par exemple : Victor Hugo, Ernst Gombrich, Jacques Attali) ont remarqué ce fait étrange : le dominant adopte généralement la culture du dominé. Exemples : Akkadiens et Sumériens, Grecs et anciens peuples autochtones, Barbares et Romains.
Pourquoi en va-t-il ainsi ? On pourrait penser qu'au contraire, le dominant devrait imposer sa culture, car il est plus fort.
Une première explication consisterait à dire que le dominant est fort, certes, mais barbare, donc peu cultivé (c'est justement pour ça qu'il a pu faire la guerre) ; et par une loi un peu magique la culture supérieure s'impose à la culture inférieure.
J'ai trouvé récemment une autre explication sous la plume de l'écrivain roumain Virgil Gheorghiu, dans La Vingt-cinquième heure : si le dominant adopte la culture du dominé, c'est pour mieux pouvoir le commander.
Gheorghiu en tire une conséquence assez terrible pour nous : nous vivons dans un monde plus rempli que jamais d'esclaves. Ces esclaves sont parfaitement obéissants, car ce sont des objets, des outils, des machines. Interrupteurs, ordinateurs, thermoréacteurs, tracteurs, aspirateurs. Dans le monde super-pratique moderne, les hommes deviennent eux aussi des machines...
Pour donner une touche d'optimisme, on pourrait distinguer deux effets de l'objet technique : un aspect aliénant, et un aspect libérateur. Mais il n'est pas du tout évident de savoir lequel l'emporte !
Les sentiments sont dans le corps comme des pierres dans un sac.
Ils ne sont pas dans l'âme ou dans la tête. Ils sont dans les bras, dans le dos, dans les épaules, dans le ventre. Et puis ils sont là, physiques, il ne suffit pas de penser à autre chose pour qu'ils disparaissent. Bref, l'esprit est chair.
Les chiens pissent indifféremment sur les ordures et sur les fleurs.
Ô relativité fondamentale de toutes choses.
Déprimante et saine relativité...
On entend souvent les conférenciers s'étonner du fait que le principe de la séparation des pouvoirs soit si peu respecté dans le pays de Montesquieu.
Ne nous étonnons plus. C'est tout naturel. Quand un grand théoricien s'exprime pour défendre une cause, c'est bien souvent que cette cause est menacée là où il se trouve !
Spinoza n'est pas né dans des Pays-Bas où régnait la liberté d'expression. Montesquieu a peut-être établi la nécessité de la séparation des pouvoirs car il en constatait l'absence.
En poussant un peu les choses, on s'apercevra que bien souvent on choisit entre dire et faire. Commençons par un exemple innocent : les serveurs des restaurants remarquent que beaucoup de clients paraissent très satisfaits mais ne laissent aucun pourboires, alors que d'autres s'expriment peu mais laissent une plus jolie somme. Ce qui est logique, car il y a là deux moyens de s'exprimer. Remercier le serveur remplace l'argent qu'on ne lui donnera pas, et réciproquement.
Avec cette idée en tête, on verra tout à coup la France différemment, et on lira d'un œil nouveau toutes ses flamboyantes déclarations gravées dans le marbre des statues et aux frontons des monuments. Il y a en effet deux attitudes possibles face aux grands principes : les énoncer, ou les appliquer. Et les énoncer est un bon moyen de ne pas avoir à les appliquer. Ainsi l'Angleterre applique les principes démocratiques sans les écrire ; la France les proclame mais ne les applique pas.
Quand quelqu'un se trompe, et que vous essayez de le détromper, bien souvent il n'y aura rien à faire et il persistera mordicus dans son erreur, avec une conviction farouche.
En revanche, s'il est dans le vrai il sera beaucoup plus facile de lui faire changer d'avis.
Comment ne pas voir dans ce petit fait une preuve de l'existence du diable ? De fait, l'existence du diable est bien plus facile à prouver que celle de Dieu.
On pourrait d'ailleurs très facilement retourner l'éthique de Spinoza comme un gant (et avec elle toute la philosophie chrétienne) et dire : seul le mal existe, le bien n'est rien de positif, il n'est qu'un néant. Dieu n'est que l'ombre du diable, son absence, son sommeil momentané. Regardez les hommes : il n'y a que de l'égoïsme et de l'avidité, la volonté d'écraser et dominer les autres pour en tirer un plaisir personnel. Ce qu'on appelle le bien est la simple absence du mal ou le néant qui résulte de l'annulation de plusieurs égoïsmes...
Le raisonnement menant Pascal à parier sur l'existence de Dieu semble imparable. Voici : j'ai le choix entre croire et ne pas croire (en Dieu). Si je ne crois pas, je peux vivre une vie joyeuse en papillonnant d'un péché capital à l'autre, mais je suis sûr de ne pas aller au paradis. Si je crois en revanche, je mise quelque chose de fini (ma vie, ou plus précisément ces plaisirs interdits dont je me prive) pour gagner quelque chose d'infini (la vie éternelle au paradis). De sorte que mon espérance mathématique (le gain moyen) est dans un cas fini (une vie de plaisir), dans l'autre infini. En effet, même si l'on considère qu'il n'y a qu'une chance sur mille pour que le paradis existe, un millième multiplié par l'infini, ça fait encore l'infini... Du coup, ce raisonnement semble mathématiquement imparable, et nous devrions tous être chrétiens (ou musulmans, ou autre chose... il faudrait d'ailleurs traiter ce problème de la multiplicité des religions) si nous étions des agents parfaitement rationnels. Où se cache dont l'astuce ?
Je crois que Pascal a laissé de côté une dimension très importante qui guide nos choix, qui est l'aversion au risque. L'exemple suivant rendra les choses très claires. Imaginez que je vous propose une loterie où tous les tickets sont gagnants sauf un. Vous aurez une chance sur un million de perdre un million d'euros (c'est-à-dire tout ce que vous possédez, et plus encore), et 999 999 chances de gagner deux euros. Supposons que le ticket de cette loterie coûte 50 centimes. Rationnellement, il faudrait jouer, parce que l'espérance mathématique est de gagner (environ) un euro, soit 50 centimes si on déduit le prix du billet. Mais qui veut risquer toute sa fortune pour ne gagner que 50 centimes ? Ce refus de la pure rationalité mathématique à cause du risque illustre ce phénomène de l'aversion au risque.
Il faut croire que cette aversion est telle qu'elle peut nous faire délaisser l'infini ! Cela dit, le choix religieux ne se réduit évidemment pas à un calcul de probabilités.
Je tiens à souligner deux points qu'on oublie trop souvent :
Il y a dans l'économie classique une idée qui passe pour une victoire sur l'ancien monde et la condamnation aristotélicienne de l'échange économique. C'est l'idée que l'échange avantage les deux parties.
Cette théorie repose sur une conception subjective de la valeur. Les chaussures n'ont pas beaucoup de valeur pour le cordonnier (parce qu'il sait en faire et il en a beaucoup), par contre le blé a une plus grande valeur. Et c'est exactement l'inverse pour le paysan. Donc ils échangent et chacun y gagne. Bon.
On ajoute parfois ceci pour enfoncer le clou : si chacun n'avait pas intérêt à échanger, l'échange ne se ferait pas, car l'échange est libre.
Certes. Mais dans quelle mesure l'échange est-il libre ? Prenons un exemple extrême : l'esclavage. Travailler gratuitement pour son maître, et en échange il ne nous tue pas et nous nourrit. Avantage réciproque. Car l'esclave est libre de refuser et de se faire assassiner.
Ceci révèle le trucage : certes, les conditions étant données, tout échange intéresse chaque partie. Mais cela ne nous dit rien sur les conditions sociales qui encadrent l'échange. Et tout est là.
Bref, la théorie de l'avantage réciproque est creuse, et elle n'est surtout pas une théorie de la justice économique. Pour qu'un échange soit juste il ne suffit pas qu'il existe, car sinon tous les rackets du monde seraient merveilleusement justes.
Face aux cons, on craint pour son corps mais on ferait mieux de craindre pour son âme : rendre un coup bas est pire que de le recevoir. C'est véritablement pour cela que les cons sont dangereux. La connerie est contagieuse comme la guerre.
Mano Solo est mort il y a quelques jours. En réécoutant ses chansons, j'ai ressenti une impression que m'avait déjà donné Jacques Brel. Il semble qu'au fond de la tristesse brille une joie puissante, comme une pépite au fond d'un ruisseau boueux.
Par exemple, on peut sentir ça dans Jeff de Brel ou dans Je suis venu vous voir de Mano Solo.
Une explication possible serait qu'il y a parfois dans la mélancolie profonde une forme de colère qui peut se transformer en joie. Et aussi, que cette joie a la force et la solidité du fond, de celui qui a touché le fond de la piscine et qui ne peut aller plus bas, et au contraire s'appuie dessus pour remonter...
Cela rappelle un mot énigmatique de Nietzsche :
Aussi et surtout, cette impression musicale nous permet peut-être d'apercevoir cette mystérieuse « joie vigoureuse » (gerustete freude) évoquée par Heidegger et que l'on découvre, selon lui, au fond de l'angoisse, quand au lieu de fuir l'idée de la mort et de l'abîme nous y faisons résolument face...
Je pense que la stupidité humaine culmine dans le klaxon.
A Paris, ville censée être l'un des points culminants de la civilisation, les carrefours résonnent sans cesse de coups de klaxon... Ah, que je hais ce comportement inutile et absurde ! Expression primitive de la colère. Acte qui ne peut faire qu'empirer les choses. Et puis, bruit. Nuisance.
Schopenhauer, homme raffiné, détestait le bruit. Il voyait dans la réduction du bruit un signe de civilisation. C'est en effet un signe qui ne trompe pas, et le vacarme de nos cités modernes montre que nous sommes très loin de la vraie civilisation !
Alors voici, M. Delanoë, une proposition simple pour renflouer les caisses de l'Etat : faites appliquer la loi. Il est interdit de klaxonner sauf en cas de danger immédiat. A 50 € le coup de klaxon, ça devrait aller assez vite.
Sinon, je me réserve toujours la possibilité de balancer, depuis ma fenêtre, des seaux d'eau ou des œufs sur les pare-brises des idiots nuisibles. Je me plais à imaginer la réaction du type, qu'il soit dans une mercédès noire très chic ou dans un vieux bahut prolétarien. Je suis sûr que cela pourrait l'amener à réfléchir. Il est vrai que je suis quelqu'un d'optimiste.
Débat amusant, ou pathétique : celui sur l'identité nationale. Un chiffon rouge agité par la droite, pour faire réagir la gauche et remporter des voix. Et ça fonctionne. D'ailleurs moi non plus je ne peux m'empêcher de réagir tant l'idée est absurde.
Quelle idée ? L'idée de vouloir définir et cerner une identité nationale pour en faire un instrument politique d'inclusion et surtout d'exclusion. Ici on n'inclut que pour pouvoir exclure. Tests de langue française, tests d'amour, tests de patriotisme. Nombreuses sont les absurdités qui guettent, des idées et des sentiments plus périmés que jamais.
Pour le dire en un mot : vouloir légiférer sur ces choses-là est impossible et ignoble, car c'est une profonde atteinte à la liberté de pensée. Impossible, car on ne peut toucher à cette liberté, nul ne peut lire les pensées et sentiments d'autrui. Ignoble, car vouloir le faire est ignoble et détestable. C'est le viol politique. Se soucier d'une intimité qui ne regarde personne.
La loi ne peut et ne doit porter que sur les actes. Tout ce que l'on peut exiger d'un citoyen, d'un individu, c'est qu'il se comporte de telle ou telle manière. Ses mots et ses pensées doivent rester libres. Les tentatives de résoudre divers problèmes (paix sociale, terrorisme, etc.) en portant atteinte à cette liberté fondamentale sont vouées au rejet et à l'échec.
Il est vrai que c'est là la spécialité de la France, sous couvert de la formule magique « intégration » : l'Etat français a déjà porté atteinte à la liberté religieuse en interdisant le voile ; il n'est plus à une ignominie près.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure demandé ce qui fait la beauté, et pour mieux dire la saveur si particulière des métaphores.
Aujourd'hui je pense que tout cela vient du fait que la métaphore, en rapprochant deux choses, permet non seulement de voir l'une sous un autre angle, de voir une chose comme une autre chose, mais plus profondément que par cette épreuve de la similitude elle nous fait accéder au spirituel, d'une manière sensible. Ce qui plaît, ce qui frappe, ce qui choque, ce qui stupéfie et réjouit dans la métaphore, c'est ce décollement de la chose concrète et cette élévation vers le concept, le transcendant, le spirituel.
L'autre jour, alors que les dieux me torturaient en m'envoyant toutes sortes de maux à la fois – maladies, tracas professionnels, problèmes d'appartement, etc. –, j'ai soudain pensé au suicide.
Et j'ai vu aussi toutes les possibilités intermédiaires, un peu comme on contemple un paysage depuis le sommet d'une montagne : le renoncement aux objectifs, la démission, le voyage dans le Sud, les vacances prolongées, l'épuisement de mes économies, l'orgie de litchies. Je pense même que si je devais vraiment me suicider, je prendrais quelques jours avant ça pour faire vraiment n'importe quoi, juste pour le plaisir de l'absurdité.
La conclusion paradoxale, c'est que voir ce paysage de possibilités se dérouler sous mes yeux, toutes ces étapes intermédiaires qui me séparaient encore, malgré tout, de l'abîme, fut drôlement réjouissant. Je prenais en réalité conscience de toutes ces contraintes que l'on s'impose à soi-même avec tant d'assiduité qu'on finit par les oublier. (Ici comme ailleurs la possibilité et la contrainte se révèlent simultanément...)C'est peut-être de ce sentiment que veut parler Heidegger l'obscur quand il évoque la « joie vigoureuse » qui naît quand on est « authentique », c'est-à-dire quand on regarde enfin la mort, cette « possibilité la plus extrême », à l'aune de laquelle seule on peut jauger toutes les autres à leur juste valeur, dans les yeux.
Le néant s'éprouve parfois douloureusement : dans l'angoisse, qui est la peur du néant ; ou dans l'ennui, qui est le déplaisir que nous cause le rien imposé, par exemple quand on attend un train ou quand on subit un cours. (A partir de là, les philosophes ont vu dans l'angoisse et l'ennui des sentiments privilégiés, métaphysiques, révélant la transcendance de l'homme, etc.)
Pourtant, le néant peut aussi s'éprouver sur le mode du plaisir. Le rien peut être un délice.
Un seul exemple : le repos. Arrêtons-nous un instant sur cette sensation. Tu rentres du boulot. Tu es crevé, puant, l'inconfort colle à ta peau. Alors tu arrives chez toi, tu jettes ton fatras, tu prends une douche, et tu te vautres dans ton canapé (ou sur ton plumard). Une délicieuse sensation t'envahit. Allongé sur le dos, tu ne fais plus rien, tu ne penses plus à rien, tu jouis simplement de ton corps et du néant.
La conclusion, c'est qu'avec cette image en tête, au lieu d'imaginer le néant comme quelque chose de noir, mauvais, terrible ou douloureux, on l'imagine alors plutôt comme un bonheur, une jouissance pure, sereine et sans soucis.
Nous pouvons même imaginer un homme qui, véritable hédoniste nihiliste, saurait jouir pleinement du néant. Il recherchait sans cesse l'inaction, et s'adonnerait alors au plaisir infini de la rêverie la plus libre qui soit. Cet idéal-type est aux antipodes de l'homme moderne qui s'agite frénétiquement en quête de divertissement (cf. Pascal)...
Van Gogh, Le Repos
Toute l'histoire humaine est commandée par le progrès scientifique et technique.
La conséquence économique de ce progrès est une augmentation de l'efficacité du travail : on peut produire les mêmes richesses avec moins de travail humain et de ressources naturelles (énergie et matières premières). La destruction de travail est donc un objectif à la fois humaniste et écologique.
Ainsi, il faut se réjouir de toute destruction d’emplois : remplacement de tisserands par des métiers à tisser, d’ouvriers par des machines, de paysans par des tracteurs, de postiers, avions, trains et voitures par des e-mails, de fonctionnaires par des ordinateurs, de caissières par des caisses automatiques, d'encyclopédies papier coûteuses par des encyclopédies en ligne gratuites, etc.
Tous les boulots doivent disparaître, à commencer par les boulots de merde. Car, n'en déplaise aux fines oreilles, il y a des boulots de merde. Que les belles âmes égalitaires qui s'inquiètent déjà d'une stigmatisation du lumpen-prolétariat se rassurent : les métiers d'en haut sont bien aussi merdiques, que ceux d'en bas quand ils ne le sont pas davantage.
Et si, demain, une nouvelle invention venait détruire un pan entier de l'économie, il faudrait s'en réjouir. C'est d'ailleurs en grande partie ce qui se passe avec internet, où on assiste à la réalisation de l'idée fondamentale du marxisme : le progrès technique entraîne un gain de productivité tel qu'une activité autrefois contrainte par le système économique bascule dans le bénévolat et la gratuité.
On dira que c'est une catastrophe ; que des milliers d'emplois seront détruits ; que des gens se retrouveront au chômage ; etc. A cela il faut répondre plusieurs choses.
D'abord, du point de vue strictement économique, le bilan de toute destruction d'emploi est nul : car ce que les hommes ne gagnent plus en tant que salaires, ils ne le paient plus en tant que consommateurs. En revanche le bilan humain est très positif, puisqu'on obtient, collectivement, les même richesses avec moins de labeur.
Ensuite, on pourrait ajouter que le chômage n'est pas si grave, surtout dans des pays où il est indemnisé comme en France. Mais l'essentiel est ailleurs : l'essentiel, c'est qu'il faut que la destruction du travail aille de pair avec le partage du travail restant.
On peut tout de même se poser la petite question suivante : vaut-il mieux maintenir des emplois peu utiles ou les supprimer carrément ? En les maintenant, on verse des salaires, qui contribuent à la consommation. Mais en les supprimant, on réalise des économies (d'autant plus que les emplois dont on discute ici ne peuvent être que des emplois publics). Par conséquent, l'argent économisé ainsi peut alléger les charges pesant sur le travail véritablement utile et stimuler celui-ci.
Ainsi, on pourrait proposer la stratégie suivante, qui a le mesure d'être très claire et concrète : supprimer radicalemement tous les emplois inutiles, réaliser des économies aussi rigoureuses que possibles dans tous les domaines, en licenciant un maximum de personnes ; et investir l'argent ainsi économisé dans des travaux utiles, qui ne manquent pas, notamment à l'époque où on prend enfin conscience de la terrible menace que l'homme fait peser sur l'équilibre de la planète. En particulier, un investissement massif dans les énergies renouvelables et la recherche qui leur est liée est urgent.
Bref, l'emploi inutile est un gaspillage absolu, sans aucune contrepartie positive. Il est donc indéfendable.
Ainsi les émeutes populaires contre le progrès technologique, avec destruction de métiers à tisser et exécution de l’inventeur, constituent le degré zéro de l’intelligence économique et de la conscience historique.
Il ne faut pas s'opposer au formidable mouvement historique du progrès, mais au contraire l'encourager, et s'attaquer au seul problème qu'il pose : la concentration du travail, ou plus exactement du pouvoir et des richesses, dans quelques mains.
Tel est le défi qui se présente à nous : parvenir à un juste partage du travail, du pouvoir et des richesses.
Une limite de la concurrence, c'est quand l'énergie dépensée à faire la course (voire à se tirer dans les pattes) ne vaut pas le gain qui en résulte.
Ainsi, la concurrence est parfois un jeu à somme négative. Par exemple, si on interdisait les publicités pour les voitures, les voitures coûteraient moins cher.
De plus, cela détruirait des emplois, ce qui est un autre avantage important.
On pourrait multiplier les exemples : en particulier, dans certains cas la concurrence effrénée pousse à harceler le consommateur (potentiel), ce qui constitue une nuisance de plus.
Le problème, c'est que toute réglementation (par exemple une interdiction de la publicité) comporte des inconvénients et des effets pervers. Le seul fait qu'elle s'oppose aux libertés individuelles paraît gênant.
Mais il ne faudrait peut-être pas confondre trop vite la liberté des entreprises avec la liberté des individus : car dans la mesure où les entreprises sont des institutions qui fonctionnent sous contrainte, leurs objectifs ne correspondent pas nécessairement à ceux des individus, c'est-à-dire aux objectifs politiques et à l'intérêt général...
Par ailleurs il ne faut pas perdre de vue que la publicité, le marketing et les métiers de commerciaux (et commerçants) en général, en dépit de leur air improductif, apportent une contribution positive à une économie : ils informent les agents économiques et réalisent un véritable travail d'organisation par la mise en relation de l'offre et de la demande. La valeur sociale de cette optimisation de l'affectation des ressources est très importante, et sans doute assez bien représentée par les bénéfices qu'en tirent ces intermédiaires.
France Inter se surpasse et devient la deuxième radio nationale derrière RTL.
Nicolas Sarkozy remanie la direction de France Inter en y appointant Philippe Val.
On ne change pas une équipe qui gagne...
Pour fêter la fin de l'année, voici une dernière pensée pour les vacances. C'est une amusante « illusion statistique » (à ranger dans la catégorie des paradoxes et illusions logiques).
C'est un jeu à la télé américaine. Il y a trois portes ; derrière deux de ces portes, une chèvre ; derrière la troisième porte, une voiture. Le candidat doit choisir la bonne porte pour gagner la voiture. La foule hurle dans son dos tandis qu'il essaie de se décider. Finalement il choisit une porte et la montre au présentateur.
Mais celui-ci, au lieu de l'ouvrir, change soudain d'avis et ouvre une autre porte, d'où sort une pauvre petite chèvre. Puis, beau joueur, il se tourne vers le candidat stupéfait et lui dit : Allez, je suis beau joueur, vous pouvez changer d'avis si vous voulez. Que doit faire le candidat ?
Réfléchissez deux minutes avant de lire la solution !
Bon, voici la solution :
Si le candidat ne change pas d'avis, tout se passe comme s'il avait joué normalement. Il a donc une chance sur trois de gagner. Par conséquent, s'il change d'avis il aura deux chances sur trois de gagner, puisque c'est la seule autre possibilité. Enfin, s'il tire à pile ou face il aura une chance sur deux de gagner. Il faut donc changer systématiquement d'avis.
Ca vous étonne ? Moi aussi. Il y a quand même une manière de rendre cela intuitif : s'il ne change pas d'avis il n'utilise pas l'information donnée par le présentateur, qui nous apprend que telle porte ne renferme pas la voiture.
Ce n'est toujours pas clair ? Bon, il y a encore une manière de le comprendre : imaginons la même situation avec des millions de possibilités au lieu de trois. Par exemple imaginons que le candidat joue au loto. Il choisit un numéro. Puis le présentateur élimine tous les autres numéros sauf un. On comprend alors bien qu'il vaut mieux changer d'avis et jouer le numéro que le présentateur n'a pas éliminé !
J'ai trouvé cette énigme dans le livre de Gilles Pagès En passant par hasard que vous pouvez consulter (et acheter) sur cette page.
Bonnes vacances...
Quand les animaux se battent entre eux (pour de la nourriture, pour une femelle par exemple), il est très rare que le conflit aille jusqu'à la mort. Le conflit lui-même est d'ailleurs très rare, car il est bien souvent évité grâce à un rituel consistant à montrer sa force pour ne pas avoir à l'utiliser.
Finalement, dans la nature tout se passe comme s'il n'y avait conflit qu'en cas d'incertitude, quand on ignore lequel des deux est le plus fort. Quand c'est assez évident, un rapport de domination s'instaure (le faible se soumet au fort : il lui laisse la priorité pour la nourriture ou la femelle) et on en reste là.
La situation est d'ailleurs sensiblement identique dans les affaires humaines : par exemple, pour qu'une guerre soit déclarée il faut que les forces en présence soient sensiblement équivalentes.
Finalement, on arrive ici sur l'idée que la violence naît de l'égalité. Avec la tendance historique à l'égalisation des conditions, il faudrait donc s'attendre à une explosion de la violence plutôt qu'à sa diminution.
Eternel débat sur le voile, éternelle hypocrisie française :
On prétend vouloir (comme ça, d'un coup) « protéger » les pauvres femmes musulmanes oppressées par leur mari.
Bon. Et si on laissait un peu les gens vivre ? Jusqu'où ira le pouvoir dans le règlement de nos vies ?
Le fond de l'affaire est aussi simple qu'inavoué : en France, on n'aime pas trop la religion en général et l'islam en particulier.
Ces polémiques et les éventuelles lois qui en découlent sont l'expression de l'intolérance française sous sa forme la plus détestable (c'est ce qu'on appelle, en langage politiquement correct, l'« intégration », ce fameux concept qui ne veut rien dire du tout, et qui se traduit par une politique qui entraîne l'exact opposé de ce qui est visé sous ce mot).
Lutter contre l'oppression de la femme, évidemment, nous sommes tous d'accord pour ce bel objectif. Mais est-ce vraiment le moyen d'y parvenir ? L'interdiction du voile à l'école a simplement mené à la création d'écoles musulmanes et à un sentiment de rejet. (Encore un bel exemple d'intégration !)
Allez voir un Américain ou un Anglais et essayez de lui expliquer au nom de quoi, diable, on interdit le voile ou la burqa.
Dans ce genre de cas on a honte d'« être français » (pour autant que cette expression ait un sens) face aux peuples et cultures qui se sentent incompris ou rejetés.
Il est singulier que tout cela arrive dans le pays de Voltaire. Mais précisément : il faut comprendre qu'ici comme ailleurs les grandes expressions idéologiques naissent dans des pays où règnent les conditions inverses : les Pays-Bas ont eu Spinoza pour défendre la liberté d'expression à l'époque où cette liberté y était extrêmement menacée ; la France a eu Voltaire pour la tolérance et Montesquieu pour la séparation des pouvoirs, car ce sont deux choses dont les Français ont toujours été strictement incapables.
Une grande énigme en philosophie est de savoir pourquoi le monde est intelligible.
C'est cette question qui a mené à l'idéalisme, au spiritualisme, au dualisme, aux philosophies de Platon, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel, etc. Toutes ces philosophies étaient fortement influencées par le modèle des mathématiques : les mathématiques, science mystérieuse qui semble révéler une profonde concordance entre le monde spirituel et le monde matériel.
Mais au XIXe siècle une crise intellectuelle majeure est venue bouleverser la donne : la crise des mathématiques. Dans un premier temps, on découvrit l'existence de géométries non euclidiennes. Premier choc. D'autres mondes sont concevables. Qu'est-ce qui prouve alors que notre géométrie classique, la géométrie euclidienne, est la bonne, la vraie ? Dans un deuxième temps, la théorie de la relativité postule justement que la géométrie de notre univers n'est pas euclidienne. Crise majeure : toutes les mathématiques classiques sont fausses, au sens où elles ne correspondent pas au monde, à notre monde.
Conséquences philosophiques : tout cela a ébranlé l'idée qu'il y ait des « jugements synthétiques a priori » (Kant), c'est-à-dire des connaissances innées, des « semences de vérité » mises en nous par Dieu (Descartes) et connues de notre âme par une mystérieuse « réminiscence » (Platon). On aboutit au schéma suivant : on a d'un côté la logique, seule connaissance a priori mais absolument creuse, les lois logiques consistant simplement à reformuler ce que l'on sait déjà : la logique ne nous apprend rien sur le monde. Et de l'autre côté, les sciences naturelles qui reposent sur l'expérience. De sorte que toute véritable connaissance provient de l'expérience. Le cas des mathématiques lui-même devient particulièrement clair : par la logique, on peut construire plusieurs systèmes formels (par exemple plusieurs géométries) ; c'est ensuite l'expérience qui nous permet de savoir lequel de ces systèmes correspond au monde (et ce n'était qu'un préjugé physiologique que de croire a priori que la géométrie euclidienne était « la vraie »).
Tirons les conclusions de cette révolution jusqu'au bout : si la question de savoir par quelle magie le monde est intelligible est résolue, c'est parce qu'on se rend finalement compte de ceci :
Le monde n'est pas intelligible.
C'était une illusion de croire qu'il l'était. Rien dans le monde n'est compréhensible à proprement parler. Un caillou, d'ailleurs, n'est pas « compréhensible ». On peut seulement le décrire.
N.B. : Pour faire bonne mesure, j'essaierai de démontrer une prochaine fois que l'homme ne pense pas.
Allez, une petite réflexion liée au sujet du bac des séries techniques : « La technique s'oppose-t-elle à la nature ? » (Un sujet très intéressant, à la réflexion...)
Voilà, c'est au sujet de tous ces produits, par exemple un pack de rouleaux de P.C. (que certains appellent P.Q.), qui trônent sur les rayons des supermarchés, et sur lesquels on peut lire, en grosses lettres vertes :
Protège l'environnement
Voilà bien une phrase de publicitaire. Et même un mensonge publicitaire.
Car la vérité, c'est que ces rouleaux de P.Q. ne protègent pas du tout l'environnement. Au contraire ! La seule chose honnête qu'on pourrait écrire, à la rigueur, c'est ceci :
Produit nuisible à l'environnement,
mais un peu moins que la moyenne
Et on pourrait même ajouter :
Si tout le monde achetait cet article plutôt que celui de la concurrence, nous courrions quand même à la catastrophe, mais un tout petit peu moins vite
Evidemment, ça n'est pas très vendeur...
Pour en revenir au bac, en corrigeant les copies on se rend compte que beaucoup pensent que le fait que certaines technologies permettent de polluer un tout petit peu moins permet aussitôt de dire que la technique ne s'oppose pas à la nature, voire que c'est la technique qui permet à la nature d'exister. Doucement, les amis...
Il est un processus que l'on retrouve sous de multiples formes : concentrer le mal sur un objet, puis détruire cet objet.
Ainsi le chamane, au cours d'une véritable mise en scène de prestidigitateur avec son et lumière, extrait un petit objet du corps du malade, un fétiche, une imitation d'araignée, etc., qu'il détruit de façon spectaculaire sous les yeux du patient. Celui-ci guérit alors miraculeusement (quand la thérapie fonctionne), par effet placebo en quelque sorte.
Le processus est le même dans le cas de Jésus, ce sacrifice inversé (non pas un bien terrestre donné au dieu, mais un bien divin donné aux hommes) : Jésus a pris la faute de l'humanité entière sur lui, puis il a été mis à mort.
Enfin, c'est encore le même fonctionnement dans la recherche de boucs émissaires : le nazisme, par exemple, impute aux Juifs la responsabilité de tous les maux des Allemands, puis les extermine...
Lugubre processus... Il signifie d'abord le besoin, fondamental, de donner un objet à la cruauté, à l'instinct de vengeance. Plus subtilement, René Girard y voit le moyen de mettre fin à la rivalité des désirs mimétiques...
En Hébreux, le même mot signifie aimer et connaître.
Dans le Dictionnaire amoureux du judaïsme de Jacques Attali, celui-ci propose une interprétation originale du mythe d'Adam et Eve.
Habituellement, on considère que c'est un mythe misogyne, car il attribue à Eve la responsabilité du péché originel. Par gourmandise et par curiosité (deux défauts bien connus des femmes), elle cède à la proposition du serpent, croque le fruit défendu et en fait goûter à Adam. Mais on peut voir dans ce « péché » le choix de la liberté et de la connaissance plutôt que le bonheur éternel dans l'ignorance.
(Cela fait penser à l'idée qu'il vaut mieux être un sage insatisfait qu'un port satisfait ; et aussi au mythe d'Ulysse qui renonce à la vie éternelle sur une île avec la belle déesse Calypso et préfère vivre sa vie de mortel...)
Ainsi Attali souligne, après d'autres, que Eve n'a pas été créée avec une côte d'Adam mais avec un côté d'Adam : idée que l'humanité a été divisée en deux, la partie féminine et la partie masculine.
De plus, Attali nous rappelle qu'il existait, selon certaines traditions, une autre femme avant Eve : la sulfureuse Lilith, qui aurait refusé de se soumettre à Adam, puis à Dieu. Ce serait elle qui, déguisée en serpent, aurait tenté Eve...
Cette idée de la femme comme symbole de la liberté est intéressante... Depuis la Révolution française, c'est d'ailleurs une femme qui symbolise la liberté en France : La Liberté guidant le peuple de Delacroix présente une femme comme allégorie de la liberté. La Liberté éclairant le monde d'Eiffel et Bartholdi (la statue de la liberté), offerte par la France aux Etats-Unis, est encore une femme.
L'autre jour je suis tombé sur un article écrit par un intellectuel qui défendait la religion ainsi :
« Tous les plus grands philosophes ont reconnu que la raison scientifique a des limites, et qu'en réalité elle dépend entièrement de l'intuition. Par conséquent la conception religieuse du monde est tout aussi défendable que la conception matérialiste. »
Il faut reconnaître à la décharge de l'auteur qu'il a un illustre prédecesseur : monsieur Blaise Pascal.
Et pourtant, il y a là une grave confusion. Certes, il est rigoureusement impossible de démontrer les principes qui sont au fondement de toute démonstration. Pour cette raison on peut parler d'une « intuition » qui se trouve au fondement de toute pensée et donc de toute science. Pascal disait ainsi que les premiers principes nous sont connus, non par la raison, mais par le « cœur », le sentiment. Et c'est là qu'il y a un glissement pernicieux : on passe subrepticement de l'intuition intellectuelle (qui consiste, comme disait Descartes, en la claire conception d'un esprit qui analyse sont objet) à l'intuition au sens de l'intuition féminine, du sentiment, du sixième sens ou que sais-je encore.
Soyons plus précis : l'intuition intellectuelle peut désigner au moins deux choses :
Il est très clair que ces deux concepts n'ont rien à voir avec les intuitions « féminines » ou « religieuses ». Et par conséquent c'est un véritable acte de terrorisme intellectuel que de glisser d'un concept à l'autre. Ce qui reste vrai, et que l'on peut concéder à Pascal et à Kant, c'est que dans les domaines où la raison et la science sont impuissantes à nous découvrir la vérité, nous pouvons fort bien décider de croire l'hypothèse qui nous plaît le plus, celle qui nous aide à vivre ou celle qui nous rend meilleurs. Mais en cherchant le Bien on risque de ne pas trouver le Vrai.
Et surtout, et c'est là le point essentiel, la compréhension rigoureuse du concept d'intuition nous montre qu'en réalité la raison n'est pas limitée : car elle inclut aussi bien l'intuition que la déduction. Il n'y a pas de différence radicale entre les questions physiques et les questions métaphysiques. Au mieux il y a une différence de degré. Toutes les questions théoriques sont du même ordre. De sorte que finalement, contrairement à un préjugé tenace, la science répond à la question de l'existence de Dieu (pour autant que cette question puisse être posée !) aussi bien qu'à n'importe quelle autre question, c'est-à-dire sans nous donner de certitude, mais en nous proposant une hypothèse plus ou moins solide (c'est-à-dire plus ou moins fondamentale dans l'édifice théorique, dans la conception du monde) qui s'insère dans une représentation cohérente des phénomènes. En l'occurrence, la science dirait volontiers, comme Laplace disait à Napoléon, que Dieu est une hypothèse dont nous pouvons nous passer. Une chose est donc sûre : cette hypothèse-là ne répond pas à un besoin théorique.
En lisant Rodin je suis tombé sur ce bel éloge de l'admiration :
Ces conseils sont particulièrement intéressants à notre époque individualiste et libertaire. Mais précisément l'admiration et même la soumission à ce qui nous est supérieur ne s'oppose pas à la liberté, comme l'a bien dit cet aristocrate allemand :
Nietzsche avait proposé un critère « vitaliste » pour juger une œuvre d'art :
En fait, ces catégories se ramènent tout simplement aux catégories de Spinoza : action et réaction.
On pourrait définir l'art, avec Rodin, comme tout ce qui est intense, tout ce qui a du caractère, c'est-à-dire tout ce qui est fort et vrai. Mais il y a deux manières d'atteindre l'intensité, comme il y a deux manières d'agir en général : on peut fuir ou poursuivre, être le renard ou le lapin. Désirer ou craindre. Etre mû par des passions tristes ou par des affects joyeux. Bref, agir positivement ou négativement, être actif ou réactif.
Pour en revenir à l'artiste, il y a deux manières de créer, d'atteindre des sommets : ou bien de manière réactive, parce que l'on souffre intensément ; ou bien de manière positive, toute naturelle et spontanée, parce qu'il y a en nous un excès de force et d'énergie qui demande à s'exprimer.
Finalement Nietzsche comme Spinoza, dans leur éthique d'adhésion à la vie, valorisent tous deux l'action et disqualifient la réaction. Il faut dire OUI, pas NON. Qu'importe ce que tu fais, du moment que c'est une action.
Etrange critère éthique en vérité.
Cela rappelle Saint Augustin : « Aime et fais ce que tu voudras »...
« L'homme préfère encore vouloir le néant plutôt que ne rien vouloir », disait Nietzsche. C'est ainsi qu'il expliquait le nihilisme, ce paradoxe de la vie qui se nie elle-même (ce que Freud appellera la pulsion de mort) : par la force de la volonté. Plutôt la volonté de mort que la mort de la volonté.
Traduisons : cela veut dire que l'homme essaie d'abord de faire le bien, certes ; mais s'il n'y arrive pas, il préfèrera encore nuire plutôt que de ne rien faire.
Ceci permet de comprendre l'existence des emmerdeurs (à l'encontre du principe grec selon lequel « nul n'est méchant volontairement »).
Alain Badiou est vieux.
La vie, une chose est sûre au moins, c'est toujours inattendu. Quoi que tu prédises, sois sûr d'une chose, tu te trompes. Des plus petites aux plus grandes choses, rien n'arrive jamais comme on l'avait prévu.
Il y a plusieurs modalités d'obéissance : la contrainte par la force ; la religion et la crainte de l'au-delà ; la morale et le lien social ; enfin la raison et l'intérêt bien compris.
Face au déclin du lien social, érodé par l'individualisme, de l'autorité et de la religion, on peut se demander si la force (les technologies de pouvoir de plus en plus sophistiquées) et la raison suffiront à assurer le respect des lois. En particulier on peut penser que la force seule ne suffira jamais à produire cette obéissance. Le rêve d'une politique entièrement technicisée est une chimère. Cette tendance ne mènera qu'à une guérilla de plus en plus permanente.
L'esprit des Lumières, c'est l'optimisme anthropologique, la foi en l'homme : l'idée qu'il est bon et surtout raisonnable, de sorte que la démocratie est possible. Au rebours de cette idée, les contre-révolutionnaires s'appuyaient sur le péché originel pour refuser de laisser pouvoir et liberté au peuple. On retrouve aujourd'hui cette idée avec le pronostic d'un « retour du spirituel » au XXIe (la nécessité d'un tel retour étant sous-entendue, ou explicitement affirmée).
Encore une fois je ne trancherai pas la question, qui semble délicate. (L'aristocrate Platon aurait ricané à ces idées démocratiques et égalitaires.)
Mais on peut au moins dire ceci : croire en l'homme est devenu en quelque sorte le devoir moral de notre époque. Dans un monde athée et démocratique, l'éthique ne commande plus de croire que « l'homme juste est heureux » (Platon), ni que « l'âme est immortelle et Dieu existe » (Kant), ni même seulement que « autrui est une fin en soi » (encore Kant), mais aussi et surtout que « l’homme est bon et raisonnable, et que par conséquent il peut se gouverner lui-même ».
Une enseignante a été poignardée hier dans un collège de Haute-Garonne par un collégien de 13 ans parce qu'elle refusait de lui retirer une punition.
En réponse, le ministre évoque l'idée d'installer des portiques détecteurs de métaux à l'entrée des établissements scolaires.
Voilà un bel exemple de gestion technique d'un problème politique. C'est la tendance générale : les collèges et lycées sont déjà truffés de caméras de surveillance et de miradors. Le problème, c'est que ce genre de solution ne s'attaque pas à la vraie cause du problème : le fait qu'il y a aujourd'hui des élèves prêts à agresser physiquement leurs professeurs. Comme d'habitude on s'attaque aux effets et aux symptômes plutôt qu'aux causes profondes.
L'autre problème est que l'on évolue vers un pur rapport de force. Alors que le lien social (la contrainte exercée par le groupe sur l'individu) était autrefois spirituel (le regard des autres et de Dieu), il devient de plus en plus mécanique. Personne ne condamne moralement le voleur ou le voyou, il est simplement sanctionné matériellement (amende ou prison) : on lui applique un traitement technique censé être rationnel. De même, la contrainte spirituelle disparaît, le policier idéal (Dieu qui voit tout et nous jugera dans l'au-delà) étant remplacé par un Big Brother mécanique. La question est de savoir si un système de pouvoir peut fonctionner en étant ainsi réduit à un pur rapport de forces débarrassé de toute dimension humaine, morale et spirituelle.
Je ne détiens pas la solution au problème. Mais face au déclin général de l'autorité, au lieu de tenter de la maintenir à coups de trique, il vaut peut-être mieux envisager l'une des alternatives suivantes : faire en sorte que ces rapports d'autorité soient librement choisis afin qu'ils soient acceptés ; ou les supprimer carrément en changeant radicalement la relation entre professeurs et élèves, comme cela se fait en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis. Dernière solution : durcir les règles sociales pour restaurer la vieille autorité, c'est-à-dire revenir 50 ans en arrière. Mais cette solution paraît peu crédible car l'histoire ne se répète pas.
Au plus je fréquente les hommes, au plus j'aime la nature.
Une fois n'est pas coutume, je me permets de pousser un petit coup de gueule sur un événement récent. Je suis d'ailleurs d'autant moins susceptible de partialité que je suis favorisé par le privilège que je dénonce.
Il y a quelques semaines, le gouvernement a annoncé que les enseignants pourraient profiter d'un prêt de 30 000 € à taux zéro, remboursable sur dix ans, pour l'achat d'une première résidence liée à une mutation professionnelle.
Alors franchement, je m'interroge. OK, c'est la crise. Il faut relancer l'économie, etc., ce qui est d'ailleurs prétexte à mille mesures aussi démagogiques qu'inefficaces. Par exemple jeter des miettes aux plus pauvres comme on donne un peu de grain aux oiseaux.
Mais cela devient carrément scandaleux quand la mesure ne touche pas les plus pauvres, mais une classe déjà privilégiée. Les professeurs, comme les fonctionnaires en général, jouissent déjà de mille privilèges. Ma question est simple : au nom de quoi fait-on ce cadeau aux professeurs plutôt qu'à toute autre catégorie ?
S'agit-il de relancer le logement (ce qui est déjà, en soi, une mesure condamnable, les prix élevés de l'immobilier étant un facteur d'accroissement des inégalités et par conséquent d'amollissement de l'économie) ? Dans ce cas ce n'est pas seulement aux professeurs qu'il fallait faire ce cadeau. Les professeurs sont parmi les mieux placés pour obtenir un prêt de la part des banques, en raison de la stabilité inégalée de leur emploi. Sont-ils vraiment ceux qui avaient le plus besoin de ce coup de pouce ?
Encore une fois, je fais partie de ceux qui pourront profiter de cette mesure. C'est uniquement une injustice criante qui suscite ma réaction. Il faut vraiment qu'il y ait en France la passion des privilèges pour que l'on puisse laisser passer une chose pareille sans même réagir. Mais cette tradition est si bien ancrée que je n'aurais pas assez de place ici pour faire la liste de tous les privilèges inacceptables que compte la société française contemporaine...
Hypothèse encore plus méchante : on n'a pas entendu de réactions car l'opposition, de gauche, est intimement liée aux enseignants et ne veut pas les fâcher. Ce ne serait hélas ni la première ni la dernière de ses infamies et de ses trahisons...
Tout est faux. Rien n'est vrai.
Nous ne connaissons rien. La moindre chose, une pierre ou un arbre, nous échappe par sa richesse infinie, son infinité de détails. Tout est simplification. Il n'y a pas d'essence. La nature est infiniment plus complexe que nos idées.
D'ailleurs la nature n'est pas idéale mais matérielle. L'universel (les Idées de Platon) ne sont pas plus réelles que les choses, mais au contraire plus pauvre et plus fausses. Ce n'est pas la chose réelle qui est une copie de l'Idée, mais au contraire l'Idée qui est une généralisation et une superficialisation de la chose. Par exemple, le concept universel de chat n'est rien d'autre que l'ensemble des chats pris dans leurs traits les plus généraux, en faisant abstraction de leurs particularités. Le chat n'existe pas, il n'y a que des chats, et encore les catégories sont discutables, quoiqu'elles fonctionnent à peu près.
Elles fonctionnent à peu près, car, malgré tout, il y a de l'analogie : il n'y a pas de chat à proprement parler, mais il y a du chat, il y a une zone de félinité. C'est-à-dire que malgré tout un chat ressemble généralement plus à un autre chat qu'à un chien. C'est pour cela que le concept fonctionne tout de même. C'est une question de différentiel : de différence entre des différences. De sorte que même si toute interprétation, toute théorie, toute pensée est fausse, elle peut malgré tout s'approcher de la réalité. Mais il ne faut pas oublier qu'elle reste toujours essentiellement fausse au sens où elle ne saisit jamais le fond des choses. Et cela dans nos pensées les plus quotidiennes : nous ne comprenons jamais les relations humaines, par exemple pourquoi nous aimons ou n'aimons pas telle personne : car la vraie raison, d'ordre moléculaire, n'est saisissable qu'exceptionnellement et toujours partiellement.
C'est le sens de la révolution positiviste. Ce qui se passe, avec Newton, c'est que l'expérience est mise au premier plan. Elle devient le « socle » de la connaissance, ce qu'il y a de plus sûr, ce qui est le moins douteux. En ce sens la phénoménologie rejoint le positivisme en faisant du Lebenswelt (le monde vécu, le monde des apparences) le fondement de toute science et de toute connaissance.
La science, d'ailleurs, détruit les concepts grâce à la mesure : elle remplace le qualitatif par le quantitatif. Par exemple, elle ne parle pas de couleurs différentes mais de longueurs d'ondes variables.
Plus généralement, la science fait exploser les concepts de mille manières : la théorie de l'évolution de Darwin supprime les différences nettes entre les espèces vivantes. La dissection des choses montre que toutes sont constituées des mêmes éléments (éléments chimiques, atomes, quarks, etc.). Et même les mathématiciens, par le biais de la généralisation, découvrent que les limites entre les entités mathématiques ne sont pas si nettes que cela ; et par les isomorphismes ils découvrent des analogies insoupçonnées entre des domaines à première vue très différents.
Mais alors comment la science peut-elle fonctionner sans concept net ?
D'une part en mettant l'expérience au premier plan : nous ne savons pas bien ce qu'est la masse, ni l'espace, ni le temps, mais nous les définissons par l'expérience. Et ce qui est certain, c'est que les corps tombent, et s'attirent réciproquement selon la loi de l'attraction universelle de Newton. C'est ce constat (mesuré) qui doit être gravé dans le marbre, et non la nature exacte de la masse ou même de la matière. Cela la science peut le laisser à l'arrière-plan, et le réviser à l'occasion. La science admet ne pas savoir exactement de quoi elle parle, et en ce sens la physique n'est pas très différente des mathématiques (malgré les raisons qu'ont physiciens et mathématiciens, chacun de leur côté, de croire savoir de quoi ils parlent).
D'autre part, et c'est le point essentiel, la clé métaphysique de la science est la notion de continuité : la science physique ne met pas en relation un phénomène (une cause) à un autre (un effet). Si ce n'était que cela, la science pourrait bien être impossible pratiquement : imaginez que si je lâche une pierre à 1 m du sol, elle tombe par terre, mais que si je la lâche un cm plus bas, elle tombe vers le haut, et encore un cm plus bas elle se transforme en orang-outan qui se met à sauter sur place en poussant de grands cris ? Non, ce qui se passe, c'est qu'un ensemble de causes sont mises en relation avec un ensemble d'effets, et c'est cela qui rend la science possible malgré l'absence de limite tranchée entre les phénomènes. Il s'agit de différences relatives : si un phénomène n'est pas trop éloigné d'un autre, alors sa conséquence ne sera pas trop éloignée de la conséquence de l'autre. C'est là, en toute rigueur, le concept mathématique de continuité (qui n'a pas fini de nous fasciner) : une fonction f est continue au point a si pour toute distance ε (epsilon), aussi petite soit-elle, on peut trouver une zone autour du point a qui « atterrit », par la fonction f, assez près de f(a), c'est-à-dire assez près de là où atterrit le point a. C'est-à-dire une zone telle que pour tout x pris dans cette zone, la distance entre f(x) et f(a) soit inférieure à ε.
Bref, f est continue en a si :
où d désigne la distance sur le premier espace (le monde des causes) et d' la distance sur le second espace (le monde des effets).
Traduction : une cause suffisamment proche d'une autre produit un effet aussi proche que l'on veut de l'effet de cette cause. Si on traîne dans un certaine zone on sait à peu près ce qu'il risque de nous arriver.
Conclusion : la compréhensibilité du monde ne repose pas sur la séparation nette des choses en catégories (concepts, Idées, essences) mais sur la notion plus floue et plus souple de continuité.
La conséquence historique de tout cela est que l'idéalisme platonicien ne fonctionne pas, bien que la science soit possible. Ce qui fait qu'Aristote a presque raison quand il dit que les mathématiques ne sont d'aucune utilité en sciences naturelles du fait qu'un coin (corps physique concret) n'est pas un angle (concept mathématique abstrait). Spinoza exprime peut-être le changement de paradigme quand il critique les idées abstraites (cheval, triangle) et leur oppose les notions communes censées désigner « ce qui est en chaque chose », le seul exemple, à ma connaissance, donné par Spinoza étant la notion de « rapport de mouvement et de repos ».
Sans trancher cette difficile question, concluons ainsi : le monde est radicalement inconnu, et le fond des choses nous échappe. Cependant nous pouvons (grâce à sa stabilité, plus précisément sa continuité) l'appréhender de manière rigoureuse. Notre connaissance des rapports précède notre connaissance des choses. Il est plus facile de connaître les différences que les « choses » censées fonder ces différences. On retrouve ici Leibniz...
En escalade ou en alpinisme, il y a quelque chose de vraiment terrifiant et fou : la fuite en avant.
Pour comprendre ce dont il s'agit il faut savoir ce qu'est l'escalade en tête (on dit aussi : en premier de cordée) : cela consiste à grimper le premier, attaché à une corde qu'on fait passer dans des mousquetons accrochés à la falaise ou à la glace. Un ami, plus bas, tient l'autre bout de la corde. Par conséquent, au plus les points d'assurance (pitons, broches à glace, coinceurs et autres) sont espacés, au plus la chute potentielle sera grande, donc dangereuse. Par exemple, si le dernier mousqueton est 3 mètres sous tes pieds, en cas de chute tu tomberas de 6 mètres, sans compter le mou de la corde et les éventuels problèmes exceptionnels.
Par conséquent, au plus le dernier point s'éloigne sous tes pieds, au plus tu fais attention à ce que tu fais, et au moins tu as envie de tomber (déjà qu'à la base tu n'as pas trop envie de tomber !)...
Si ça devient carrément trop difficile, tu peux essayer, pour éviter la chute, de redescendre (désescalader) jusqu'au dernier point pour t'y reposer.
Mais voilà, il se trouve que désescalader est plus difficile qu'escalader. Descendre est plus délicat que monter. Montaigne le disait déjà : « Je marche plus sûr à mont qu'à val. » Par conséquent, il arrive que l'on ne puisse pas redescendre. Or si on reste sur place, avec la fatigue on finira par tomber. Une solution est donc de tomber. Une autre solution est de continuer à monter : c'est la fuite en avant.
Ce qui fait tout le piquant de la fuite en avant, c'est l'incertitude : parfois on ne sait pas du tout ce qui nous attend. Peut-être y a-t-il au-dessus un passage extrêmement difficile, encore plus que celui que l'on vient de passer, et puis encore un autre, etc. La fuite en avant consiste donc à accepter une chute bien plus grave, mais incertaine, pour éviter une chute moins importante, mais certaine. Finalement c'est un coup de poker : quitte ou double. Il y a même des cas où c'est sa vie qu'on joue comme ça : on fait tapis en quelque sorte.
Bref, la fuite en avant c'est très amusant, très excitant, mais ça fait aussi très peur.
On retrouve ce phénomène un peu partout : non seulement au poker mais aussi, par exemple, dans le cas de l'énergie nucléaire : nous n'avons pas la solution pour traiter les déchets nucléaires, qui resteront sur les bras de nos descendants pendant des millions d'années (il y a de fortes chances pour qu'ils nous maudissent intensément ! mes oreilles sifflent déjà à l'idée des jugements qui seront portés sur notre génération). Pourquoi cette folie ? Parce qu'on suppose et on espère que grâce au progrès technologique, on trouvera la solution plus tard. Bref, pour éviter une difficulté limitée maintenant on accumule le problème pour plus tard, dans l'espoir qu'une solution miracle tombera du ciel technologique.
Allez : un autre exemple, juste pour voir à quoi mène la fuite en avant : la chaîne de Ponzi, escroquerie financière inaugurée par Charles Ponzi dans les années 1920 et remise au goût du jour par Bernard Madoff dans les années 1990-2000 : l'astuce consiste tout simplement à rémunérer des investisseurs à des taux très élevés ; ainsi de nouveaux investisseurs se présentent sans cesse, et on peut payer les anciens avec les nouveaux. Evidemment, le jour où il y a un reflux les investisseurs se rendent compte qu'ils ont été volés, et l'arnaqueur n'a plus qu'à se cacher.
Et si la victoire contemporaine de la démocratie était due à la victoire progressive du positivisme sur l'idéalisme ?
Car l'idéalisme (platonicien, à l'origine) est intrinsèquement aristocratique. Peut-être même Platon n'a-t-il inventé l'idéalisme que pour priver le peuple du pouvoir (d'exécuter Socrate). Les Idées ne sont pas accessibles à tout le monde. Le peuple, lui, loin de ces abstractions brumeuses, ne croit que ce qu'il voit et ne jure que par l'expérience. Face aux ratiocinations abstraites des philosophes, il ricane en se demandant ce que toutes ces idées farfelues changent à sa vie réelle. Et si la réponse est « rien du tout », alors le positiviste en conclut que l'idée ne signifie rien du tout. D'ailleurs le positivisme et le pragmatisme sont des philosophies quasi américaines.
On aurait là les bases d'une histoire anti-marxiste. La démocratie ne l'aurait pas emporté parce qu'elle est plus forte que l'aristocratie, mais parce qu'elle a eu, au fond, l'Esprit pour elle. La victoire du peuple sur l'élite serait spirituelle avant d'être matérielle.
Certes, cette idée est un peu farfelue. Mais il faut reconnaître que l'épistémè contemporaine (notre conception de la connaissance, centrée sur le paradigme de la science) est profondément populaire et démocrate du seul fait de son positivisme.
Pendant les vacances j'ai un peu traîné dans les musées. Il y a des grands couloirs blancs et une ambiance propre, éthérée. Les gens sont silencieux, respectueux. Bref, on se croirait dans une église.
D'ailleurs les artistes, les « génies » sont nos dieux, ou en tout cas nos demi-dieux, et les icônes qu'ils créent font signe vers le dernier au-delà, la dernière transcendance. Contre Benjamin, il faut reconnaître que l'aura n'a pas disparu. Le sacré persiste dans nos sociétés sécularisées ; et il s'est retiré dans les musées.
Les musées sont donc les nouvelles églises. Et d'ailleurs, réciproquement les églises ressemblent de plus en plus à des musées, on y voit désormais plus de touristes que de fidèles, et les icônes des églises pointent plutôt vers le dieu des artistes que vers le Vieux Barbu.
Avec tout ça, on comprend le désir situationniste de quitter le musée en vitesse !
Le concept d'aliénation est très problématique.
On dit que l'homme est influencé par ses amis, par la publicité, par les médias ; qu'il ne pense pas et n'agit pas, mais qu'il est pensé et agi ; bref, qu'il est aliéné, c'est-à-dire privé de sa liberté de penser, sournoisement influencé : il ne fait pas ce qu'il « veut vraiment », il est détourné de « lui-même ».
Le problème, c'est que tout cela suppose qu'il y a quelque chose que nous « voulons vraiment », qu'il y a un « soi-même », que nous avons tous une identité propre à laquelle nous pourrions être conformes ou non.
Et si l'homme était un ordinateur sans programme, un oignon sans noyau, une série sans raison ? Ou encore un char bancal, allant de-ci de-là, au gré des chaos du chemin, sans direction propre autre que celle donnée par la contingence des rencontres ? Nous voyons une fraction de courbe, et nous supposons que c'est une portion de cercle, et que ce cercle a un centre quelque part ; mais s'il n'y avait pas de centre, et si la courbe n'était pas même circulaire, mais difforme, indéterminée ?
On pourrait ajouter qu'il est vain de vouloir échapper aux aliénations, et que dans le meilleur des cas on ne peut qu'espérer apprendre à « gérer » les aliénations, à se mouvoir parmi elles, à jouer une influence contre l'autre, à choisir nos amis et nos trahisons. Tirer sur les différentes ficelles plutôt que les couper, un peu comme le stoïcien nous invite à prendre conscience des contraintes pour agir en fonction d'elles plutôt qu'à les affronter vainement.
Mais il y a peut-être une voie pour donner un sens à l'idée d'aliénation. Il suffirait de définir notre « vraie volonté » comme ce que nous voudrions si nous savions tout, si nous étions parfaitement lucides sur nous-mêmes et sur le monde. Il n'y a aliénation, ou drogue, que si celui qui se drogue n'est pas véritablement conscient de ses actes et de leurs conséquences. Dans le cas contraire, tout va bien, et il n'y a rien à redire.
La seule éthique est dans la connaissance. On ne peut rien reprocher, d'un certain point de vue éthique, à un homme qui agit en connaissance de cause. Il n'y a pas de mal, il n'y a que de l'erreur.
Et enfin la mystérieuse identité de chacun est un idéal que nous pouvons construire et imaginer par cette hypothèse de l'omniscience.
Ces remarques éclairent aussi la fameuse maxime grecque : « Connais-toi toi-même. » C'est la maxime éthique suprême d'un peuple pour qui « nul n'est méchant volontairemt ».
Les questions de langue sont souvent foireuses.
D'une manière générale, on pourrait considérer que toutes les déviances qui ne nuisent pas à l'intelligence (aux deux sens du terme : à la compréhension de ce qu'on lit, et à l'esprit de la langue) sont acceptables.
Le féminisme amène de nombreux néologismes hideux : une professeure, une auteure, etc.
Pourquoi ne pas féminiser carrément le mot, et dire une professeuse, voire une doctrice, une autrice ?
Cette distinction orthographique pourrait d'ailleurs devenir l'étendard et le signe d'une opposition entre deux féminismes :
Enfin, moi, j'dis ça, j'dis rien. Le volontarisme en linguistique n'a jamais été très porteur, il est ridicule le plus souvent. Les considérations esthétiques sont essentielles dans l'évolution de la langue. Et surtout, n'oublions pas (chers Académiciens) que ce ne sont pas les intellectuels qui font la langue, mais le peuple ; et ici comme ailleurs c'est lui qui tranchera.
Quand on a les yeux fixés sur une étoile, quand on a une conviction ou une idée qui nous guide, on se sent indestructible, prêt à affronter le monde entier.
On pourrait analyser ce sentiment grisant de multiples manières, et notamment sous l'angle de la schizophrénie : dans ce cas on n'est pas soi-même, on est « transcendé » pour ainsi dire. (Mot sympathique, qui évoque la transe.)
Mais je crois que ce qui est au cœur de cette joie vigoureuse, c'est le stoïcisme. Ce qui nous rend si forts, c'est l'idée stoïcienne de nous concentrer sur notre action, de n'accorder de prix qu'à ce qui dépend de nous, ou plus exactement de mépriser tous les maux qui ne dépendent pas de nous (car les bienfaits qui nous tombent du ciel, autant savoir les recevoir ).
Je peux bien mourir englouti par les flots noirs ! Du moment que je tiens bon la barre !
Pourquoi cette idée stoïcienne, d'ailleurs quelque peu narcissique, est-elle si puissante ? Je crois que c'est au fond parce qu'elle donne un objet à notre passion, notamment à notre colère. C'est-à-dire que le stoïcisme repose au fond sur le même ressort psychologique que le christianisme : l'introjection de la cruauté. On sait ce que Nietzsche pensait de cette mauvaise conscience. Et pourtant il faut voir aussi la beau côté de cette sublimation : en donnant un objet à notre passion, celle-ci ne reste pas à pourrir en nous. Or on sait ce qu'il faut penser des désirs qui moisissent :
Et aussi :
De plus, ainsi libérée, cette passion, certes triste, donne lieu à une action, en l'occurrence une modification de nous-mêmes. C'est peut-être là la source de la profonde satisfaction que l'on ressent parfois, suite à un cuisant échec, lorsque l'on en impute toute la responsabilité à soi-même... De sorte que finalement, l'introjection stoïcienne et chrétienne a cette double vertu, de nous satisfaire psychologiquement et de produire les meilleurs effets possibles pragmatiquement.
Pour être tout à fait clair, ajoutons cette précision spinozienne : une fois que la leçon est tirée, inutile de cultiver le remords, et accueillons plutôt la neige de l'oubli, qui est d'ailleurs si jolie !
Ah, la vie est bien dure ! Et on ne sait si on doit pleurer comme Héraclite ou rire comme Démocrite (et Montaigne) !
Mais heureusement, il y a les dieux et les anges. Les dieux, c'est-à-dire les idées qui nous guident comme des étoiles. Et les anges, c'est-à-dire ces doux regards que l'on croise, au détour d'un rêve ou d'un couloir. Après ça on peut replonger dans la tempête, on ne craint plus les vagues ni les bourrasques ! Le tout est de tenir la barre, et de ne jamais perdre de vue l'étoile !
J'aime imaginer le calme serein qui règne au-dessus des tempêtes : le plancher des nuages qui se déchirent ; le grand vide ; et puis les étoiles, loin au-dessus, qui scintillent, immobiles.
Au XXe siècle, on a beaucoup diagnostiqué « la fin de la philosophie », notamment par positivisme : on pensait, un peu comme Wittgenstein a pu le penser, que la philosophie allait se dissoudre dans la science et la logique (et l'analyse du langage).
Pourtant, il me semble au contraire que nous allons vers une époque de plus en plus philosophique, que les problèmes philosophiques seront de plus en plus présents concrètement dans la vie quotidienne.
Par exemple, le développement des moyens de communication, des ordinateurs, du monde virtuel soulève la question du réel : dans un monde où nous pouvons créer des êtres abstraits avec qui vivre des relations idéales, à quoi bon se coltiner le rugueux réel ? A quoi bon avoir des relations avec des êtres humains réels si nous pouvons créer des androïdes correspondant à nos idéaux ? Il faut imaginer cela : que demain nous serons des dieux, que tout sera possible. La femme ou l'homme de nos rêves sera là, à notre disposition, créé(e) par un ordinateur analysant notre cerveau et nos émotions en temps réel pour faire réagir cet être de la manière la plus agréable qui soit pour nous.
De même, avec le progrès technique la guerre et la violence sont en passe d'être éliminées, et dès demain nous vivrons dans un monde où la loi sera exécutée à la perfection par un système de surveillance généralisé. Ce sera donc un monde parfait : la loi sera appliquée à la perfection. Par conséquent l'homme sera mis face à lui-même, il devra se demander ce qu'il veut vraiment, car il pourra tout avoir.
Et c'est bien ce qu'il se produit d'une manière générale : en rendant tout possible, la technique pousse finalement l'homme à se demander ce qu'il veut, et aussi à s'auto-réguler (c'est ainsi que l'arme nucléaire a mis fin aux grandes guerres). « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme », disait Rabelais. On peut ajouter que la science, en nous donnant la technique et le pouvoir, nous oblige à acquérir la conscience. Avec le pouvoir entre les mains nous sommes forcés de devenir sages. Le pouvoir : non seulement la bombe, mais aussi nos enfants, la vie (via les manipulations génétiques), le monde (via l'environnement), peut-être un jour l'univers entier.
De même, le progrès technique, en libérant l'homme du travail, le condamne peu à peu à la liberté, à l'art et à la philosophie. Ah, qu'il était bon d'être esclave ! Mais voilà que le destin, c'est-à-dire l'histoire, nous jette dans la liberté. Ici comme ailleurs il faut renverser le christianisme : nous sommes chassés du monde et jetés dans le jardin d'Eden.
Chagall, Adam et Eve chassés du paradis
Tout ceci peut sembler bien lointain, mais rien n'est plus actuel. Toutes ces évolutions sont déjà en route, et bien avancées. Chaque innovation technique, en ouvrant une nouvelle possibilité, nous rapproche de la vérité et soulève de nouvelles interrogations philosophiques.
Heidegger avait compris cela dès l'immédiat après-guerre : « la technique est le dévoilement de la vérité », disait-il, en entendant la technique au sens grec de technè, un concept qui inclut aussi l'art... Il faut comprendre qu'en manipulant la matière, en la triturant en tous sens comme on fait jouer les pièces d'un casse-tête, la vérité finit nécessairement par... éclater.
Dans un entretien entre Michel Onfray (philosophe hédoniste fondateur d'une université populaire à Caen) et Nicolas Sarkozy, un désaccord est apparu sur la question du « connais-toi toi-même », vieille injonction de la sagesse grecque antique reprise par Socrate et qui passe pour un des fondements de la philosophie occidentale :
Ce désaccord est intéressant. On peut y voir la différence entre l'intellectuel et l'homme d'action. L'homme politique, comme l'artiste, est un homme qui fait, mais sans savoir ce qu'il fait. Napoléon lui-même avouait ne pas connaître le véritable sens de ses actes.
A ce titre, je ne condamnerais pas le point de vue de Sarkozy, comme l'a fait Onfray par la suite. Au contraire c'est être lucide que de reconnaître que l'on ne se connaît pas soi-même ; et il y a de la naïveté dans l'idée qu'il faudrait d'abord se connaître soi-même pour pouvoir, ensuite, agir en fonction de ce que l'on est.
C'est aussi l'opposition entre le « point de vue de la conscience » (l'idée que l'on agit en fonction de nos représentations conscientes) et le « point de vue de l'inconscient » (l'idée que nos représentations conscientes ne sont qu'une expression de notre être, tout comme nos actes, et que bien souvent nos idées ne sont que des justifications trouvées après coup pour justifier nos actes).
Ce n'est pas la seule bizarrerie de la maxime grecque. On peut se demander s'il est possible de se connaître soi-même. Mais on peut aussi se demander si c'est nécessaire. Ne suffit-il pas d'être, d'agir directement en fonction de ce que l'on est ? A quoi bon cette médiation, ce rapport de soi à soi-même par la connaissance, comme dans un miroir ? C'est peut-être la racine la plus profonde de la « société du spectacle », ce monde dans lequel nous vivons et où « tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation » (Guy Debord) : se connaître soi-même, c'est réduire son être à quelque chose de figé, de compréhensible et de connaissable... tout ça pour mieux maîtriser et contrôler sa vie.
Qu'est-ce que la foi ?
Encore un mot qui signifie tant de choses...
Il y a la foi en Dieu ; mais il y aussi la foi en soi, en le monde, qui rend inutile et vaine la foi en Dieu.
On ressent parfois une confiance absolue. On entrevoit toute la beauté du monde, et l'amour infini nous monte dans l'âme, comme dirait l'autre. On est alors empli d'une gratitude sans bornes, et on veut tout donner.
Il y a encore bien de la foi dans le stoïcisme, et dans l'idée que tout ce que nous pouvons et devons faire, c'est nous appliquer à bien vivre, à faire le mieux avec ce que nous avons. C'est l'idée au fond qu'il existe un optimum, un idéal, un meilleur choix possible.
C'est là une forme de monothéisme : l'idéal existe, et il est unique. Peut-être cette idée rend-elle la décision quelque peut angoissante et difficile. Le polythéiste, celui qui pense qu'il n'existe pas de meilleur choix, agira avec bien plus de facilité et de légèreté. Cela révèle une autre dimension de la religiosité de l'athée : l'idée que le monde est précieux ; que les choses sont importantes, qu'il faut faire attention, s'appliquer, ne rien gaspiller... Ineffable sentiment de la valeur des choses.
Tout ça pour dire qu'on peut être athée et brûler d'une foi intense, qui n'a rien à envier à l'amour des fantômes et des arrière-mondes !
Qu'est-ce qu'être religieux ?
Ce mot peut signifier tant de choses...
Ce paradoxe me frappe par-dessus tout : les athées et les matérialistes ont une plus haute opinion du monde et de la matière que ceux qui croient en Dieu ou en un « Esprit » : pour les premiers, Tout, y compris la pensée, jaillit de la matière ; alors que pour les seconds le monde ne suffit pas, pour ainsi dire, il ne se suffit pas à lui-même, il faut lui ajouter dieu.
Le silence, c'est intéressant.
On peut se taire parce qu'on n'a rien à dire. Mais on peut aussi se taire pour dire quelque chose. Parce que les mots ne sont pas assez forts ou pas assez fins pour le faire.
« On parle pour faire taire le silence », a dit quelqu'un dont j'ai oublié le nom.
« Ne parle que si ce que tu as à dire vaut mieux que le silence », a dit quelqu'un d'autre.
« La parole est d'argent, le silence est d'or. »
Et puis il y a cette belle image de Jankélévitch :
Sur ces belles paroles, je vais me taire !
Je viens de nettoyer ma piaule.
J'avais toute une pile de copies à corriger.
Mais j'ai préféré passer le balai.
Ce phénomène, qui peut sembler anecdotique au premier abord, mérite qu'on s'y arrête. Qu'est-ce que ça veut dire ? Comment peut-on préférer cette tâche vulgairement utilitaire, passer un coup de balai, au noble exercice de la pensée ? Comment peut-on préférer racler la crasse sous un lit plutôt que débusquer les erreurs de raisonnement dans une réflexion philosophique ?
Et pourtant c'est ainsi, passer le balai était un enchantement. Parce que l'activité du corps est en elle-même agréable, et laisse l'esprit libre de vagabonder à ce qui lui plaît. Les intellectuels, avec leur hauteur habituelle, voient les métiers manuels comme une aliénation. Cette idée remonte à Platon, qui opposait le corps et l'esprit et considérait que toute activité corporelle avilissait notre âme. La philosophie consistant au contraire à « apprendre à mourir », c'est-à-dire à s'efforcer de séparer l'âme de ce corps dont les sensations nous trompent et dont les désirs nous écartent de la justice.
Eh bien, en vérité il y a peut-être bien plus d'aliénation et de misère dans le métier de l'intellectuel ! Car celui qui est astreint à une activité intellectuelle n'est pas libre, ni de corps (il est cloué à sa chaise), ni d'esprit. Alors que la ménagère s'active et ses pensées voltigent où bon leur semble, comme une nuée de papillons folâtres. Il y a des rapports insoupçonnés entre le ménage et le yoga...
Il y a deux manières de trouver la beauté : ajouter une couche ou enlever une couche.
Enlever une couche : enlever la couche de pollution qui recouvre un monument ou une maison, éteindre une machine, dynamiter une barre HLM, et surtout dévoiler une vérité, comme le fait par exemple Dogville...
Ajouter une couche : peindre une maison, se maquiller, utiliser un walkman pour ne pas entendre le bruit du métro et de la ville, fumer une cigarette pour ne pas sentir l'odeur de la pollution, ou mettre un encens, etc.
A cette liste on peut ajouter la belle invention de Kundera : la « folle au myosotis » :
Elle se dit : quand l'assaut de la laideur sera devenu tout à fait insupportable, elle achètera chez une fleuriste un brin de myosotis, un seul brin de myosotis, mince tige surmontée d’une fleur miniature, elle sortira avec lui dans la rue en le tenant devant son visage, le regard rivé sur lui afin de ne rien voir d’autre que ce beau point bleu, ultime image qu’elle veut conserver d’un monde qu’elle a cessé d’aimer. Elle ira ainsi par les rues de Paris, les gens sauront bientôt la reconnaître, les enfants courront à ses trousses, se moqueront d’elle, lui lanceront des projectiles, et tout Paris l’appellera : la folle au myosotis...
Le printemps du cinéma se termine. Dans les films à l'affiche, il y avait Les Noces rebelles : c'est l'histoire d'un couple qui veut échapper à la routine dans laquelle il commence à tomber.
Il y a beaucoup de qualités et de défauts dans ce film. Ce qui est intéressant, par exemple, c'est de voir cet amour et cette foi aveugles que la femme voue à son mari : on sent bien que c'est cette foi et cet amour qui sont l'essentiel, en ce monde, qui sont la source de toute vérité, de toute beauté, de toute force...
Mais ce qui a surtout retenu mon attention, c'est le fait que ce couple se considère un peu exceptionnel. Or il est néanmoins clair que les autres (leurs voisins, et les collègues de travail du mari) partagent le rêve de ce couple. Ils semblent seulement incapables de le réaliser.
Ce qui renvoie à une question que l'on ne peut éviter de se poser, quand on traîne dans une foule le samedi ou pire, le dimanche : pourquoi les gens vivent-ils cette vie qu'ils vivent ? Deux hypothèses se présentent : ou bien ils rêvent à une vie meilleure, plus belle, plus grande, plus originale, mais ils n'ont pas le courage ni la force d'aller au bout de leurs idéaux. Ou bien ils ne désirent même pas autre chose et sont parfaitement satisfaits de ce qu'ils ont. A regarder les visages, on dirait vraiment que c'est la deuxième hypothèse qui est la bonne. Et pourtant ce film montre que la première doit être assez largement vraie elle aussi...
L'autre jour, à Lyon, en bouquinant à la Fnac, je suis tombé sur un petit livre d'éthique. J'ai oublié le nom de l'auteur, mais je me souviens de la conclusion : en gros, l'idée est que la justice consiste à réaliser l'équivalence de toutes les souffrances.
On reconnaît là une certaine logique, chrétienne et kantienne, poussée jusqu'à son terme.
Et en réalité si je me suis souvenu de cette idée, c'est à titre de repoussoir : elle révèle, à mon avis, la profonde erreur de cette morale. Voici deux exemples pour expliquer pourquoi.
Toujours à Lyon, en sortant du métro j'ai déposé mon ticket sur la borne : je n'allais pas reprendre le métro dans l'heure, mon ticket, au lieu d'être gaspillé, pourrait ainsi servir à quelqu'un dans le besoin. J'ai appris qu'aux sorties de métro de la Croix-Rousse, il y avait ainsi des piles de tickets aux entrées ; et qu'ailleurs, au contraire, les gens refusaient de vous donner un ticket si vous leur demandez. Comment un tel refus est-il possible ? Cela ne lui coûte rien, au type. Mais il se dit probablement : « J'en ai bavé pour payer ce ticket, l'autre ne l'aura pas pour rien. Ce serait injuste. Il n'y aurait pas équivalence des souffrances. »
Puis j'ai pris le train. On était assez serrés, mais à côté il y avait un type qui par chance avait deux places pour lui, et il s'affalait insolemment, étalant sa paresse sur deux sièges. Encore une fois, du point de vue kantien il aurait dû se tenir sur un seul siège, par respect pour nous en quelque sorte. Souffrir autant que nous.
Je ne sais pas s'il est utile, après ces exemples, d'expliquer encore ce que l'éthique de l'équivalence des souffrances a de ridicule. Mais si, c'est nécessaire. Car on est toujours choqué, blessé par ceux qui ne souffrent pas autant que nous : par exemple l'élève qui obtient insolemment (encore !) 14/20 sans avoir fait le moindre effort. Eh bien, disons-le haut et fort : il faut se réjouir pour tous ces passagers clandestins du bonheur, pour ces cadeaux qui tombent du ciel. Finalement, il y a un certain esprit de justice qui se distingue difficilement de la jalousie pure et simple.
Ça y est, cette fois c'est officiel, c'est le printemps.
Pour célébrer ce jour, une petite pensée pour les abeilles.
L'abeille est un animal merveilleux : en cherchant à se faire son propre miel, elle féconde les fleurs et assure la reproduction de milliers de plantes. C'est un modèle du libéralisme, de l'idée qu'il n'y a pas de contradiction entre l'égoïsme bien compris et l'intérêt général. D'ailleurs La Fable des abeilles de Mandeville est à l'origine du libéralisme et du concept de « main invisible » d'Adam Smith.
A l'heure actuelle, l'abeille est menacée par les pesticides, et on découvre sa valeur incommensurable pour l'agriculture, la vie humaine et l'équilibre de la planète entière. Comme toujours c'est dans la crise qu'apparaît la vraie nature des choses. Et comme toujours la valeur de la nature, non prise en compte par le calcul économique, se révèle infiniment supérieure à celle des activités humaines.
Je viens de revoir 37°2 le matin, le film basé sur un roman de Philippe Djian, héritier français de la Beat generation. Ce film de 1986 nous rappelle l'enthousiasme des années 60, qui tranche avec la morosité contemporaine. L'acteur Jean-Hughes Anglade, notamment, avec son air cool et ses cheveux mi-longs, incarne cette fantaisie insouciante. Nos parents savaient s'amuser, profiter de la vie, traverser les U.S. en stop, faire n'importe quoi.
Aujourd'hui, par contraste, nous vivons une époque réactionnaire. L'optimisme de mai 68 a disparu. Les jeunes, confrontés au chômage et à la crise, écrasés par les problèmes environnementaux et les vieux, se réfugient dans une sorte d'infantilisme : refus de grandir, de prendre ses responsabilités, de devenir adulte. Le jeune d'aujourd'hui est un curieux mélange de Peter Pan et de Tanguy. Si les jeunes s'amusent encore, c'est nerveusement, hystériquement, à grands renforts d'alcool. Toute véritable joie a disparu, comme le révèle un simple coup d'œil sur la musique contemporaine.
C'est bien triste. Certes, c'est sans doute inévitable : ainsi va le flux et le reflux des passions collectives.
Mais on peut aussi organiser la résistance, s'extraire du flux mortifère des discours dominants, éteindre la télé, partir dans les champs, emmener sa copine faire du patin à glace, aller jouer au volley sur la plage avec des amis. Bref, il faut retrouver l'innocence et la naïveté sans lesquelles aucune joie, aucun bonheur n'est possible. L'ennemi absolu est l'ironie contemporaine, le sourire narquois ou moqueur de l'homme blasé. Il faut chanter comme un débile dans la rue, il faut plonger les mains dans les spaghettis, il faut faire absolument n'importe quoi. Le cinéma et la musique de nos parents peuvent nous aider à retrouver cet état d'esprit dionysiaque.
Il y a une révolution à faire, une spiritualité à inventer, des cœurs à secouer. Il faut accélérer le temps, nager à contre-courant, renverser l'histoire. Si c'est impossible, ce n'est pas grave, le seul fait de le vouloir suffit. Essayer, c'est déjà arriver.
L'amitié est le contraire de l'amour, et l'amour libre le contraire de l'amour familial.
Un ami ou un amant, on l'aime pour ce qu'il est ; alors qu'un parent ou un concubin, on l'aime quoi qu'il arrive en quelque sorte.
Ce qui est étrange c'est qu'on apprécie aussi bien l'un que l'autre : que notre maman nous aime par nature ne nous gâche en rien le plaisir d'être aimé... Peut-être même qu'au contraire l'amour qui est indépendant de nos qualités nous est plus cher. Car comme l'a bien dit Pascal, nos qualités ne sont pas nous, de sorte que celui qui aime les qualités n'aime jamais l'être lui-même :
Cela expliquerait qu'on préfère entendre « Je t'aime bien que tu sois un salaud » plutôt que « Je t'aime parce que tu es un type génial ».
Une dernière remarque sur Dogville, le film de Lars von Trier : bien souvent (presque toujours, en fait) quand deux personnages parlent au premier plan il y a d'autres personnages au loin, à l'arrière-plan. De cette manière Lars von Trier a exprimé visuellement l'idée philosophique que « les autres » sont toujours là, même quand nous sommes seuls, et que leur présence sous-tend chacune de nos paroles.
Quand une chose nous ennuie on peut se sentir supérieur à celui qui aime cette chose. On se sent « au-dessus de ça ».
Et il faut reconnaître que les artistes sont comme des gosses. Ils s'intéressent à un rien. Et c'est précisément pour ça qu'ils sont si bons. Un peintre, un photographe ou un cinéaste génial a dû s'émerveiller devant bien des choses qui nous arracheraient à peine un haussement d'épaules.
La vérité serait peut-être donc ceci : l'homme qui s'ennuie de tout est supérieur à ceux qui trouvent encore de la valeur aux choses. Car il vise plus haut qu'eux. Et il trône du haut de son ennui, assis dans un coin de sa chambre obscure, dominant tous les artistes et les passionnés qui grouillent, en bas, dans la rue, occupés à leurs petites affaires. Sa hauteur est celle du mépris et de l'indifférence.
Et personne ne reconnaît ce fait fondamental, et tous continuent à aduler les artistes et les créateurs en tous genres... Une fois de plus le préjugé social en faveur de la vie et de l'activité répand ses éloges mensongers mais utiles...
Il y a pourtant deux objections sérieuses à cette vision des choses.
Premièrement, il se pourrait que l'ennui ne soit pas une marque de supériorité, mais d'infériorité. Car il résulte de l'incapacité à percevoir l'intérêt, la beauté ou la richesse de la chose (une personne, une œuvre d'art, une situation).
Deuxièmement, même si on admet que l'ennui est la marque d'un désir supérieur, il n'en reste pas moins que le monde appartient aux humbles, à ceux qui l'acceptent tel qu'il est. Il y a peut-être une opposition fondamentale entre la valeur et l'existence. Pour exister, pour vivre, il faut admettre le monde tel qu'il est, il faut renoncer aux idéaux. L'idéaliste qui s'ennuie est comme l'homme qui reste célibataire parce qu'il ne veut que la femme idéale.
Je reviens un instant sur le scepticisme (cf. ce post) pour faire cette simple remarque : il y a deux scepticismes. On peut être sceptique par ignorance, et sceptique par connaissance.
Il y a le scepticisme de celui qui n'a pas encore compris Euclide. Et il y a le scepticisme de celui qui a bien compris Euclide, mais qui a aussi découvert la géométrie non euclidienne.
C'est le printemps !
En l'honneur de cette splendide première journée de printemps qui nous a été offerte aujourd'hui (ô miracle ! bénédiction ! don du ciel !), voici une petite pensée de printemps.
Qu'est-ce que le printemps ? Le printemps, c'est la puissance du soleil. Il revient, et tout s'enflamme. Les champs portés à ébullition se mettent à crépiter de fleurs et de sauterelles, les arbres fourmillent d'oiseaux et regorgent de bourgeons. Toute la nature se met à chanter, à embaumer et à distiller son pollen dans l'air, ce qui est d'ailleurs assez obscène quand on y pense.
Quelle est cette mystérieuse puissance du soleil ? Ô divin soleil ! Les Egyptiens et les Aztèques en on fait leur dieu. Chez les Grecs il s'appelle Apollon. Je comprends qu'on y ait vu un dieu : tout, sur Terre, tire sa force du soleil. Il est l'origine des nuages et du vent, il fait la pluie et le beau temps, il nourrit toutes les créatures, il réchauffe les lézards et les hommes.
D'où tirons-nous notre énergie habituellement ? De la nourriture. C'est-à-dire des animaux ou des plantes, donc toujours des plantes, au fond (les animaux se nourrissent de plantes, directement ou indirectement). Or que sont les plantes ? Du carbone, de l'eau et du soleil. Mais l'eau et le carbone ne sont que des briques qui ne font que passer, ce qui est essentiel c'est la structure, l'énergie acquise. Bref, nous mangeons littéralement du soleil.
Magie de la chlorophylle : se nourrir de lumière. A partir de cette belle image, Simone Weil semble nous inviter à devenir des plantes.
Or j'ai passé la journée au soleil, et je confirme : nous sommes bien des plantes. Nous avons ce pouvoir chlorophyllien. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le soleil nous nourrit, il semble nous emplir directement d'énergie. Mais au fond, qu'y a-t-il de mystérieux là-dedans ? Puisque le soleil est la source de toute énergie, n'est-il pas naturel que nous soyons suprêmement rassasiés quand nous puisons directement à la source ?
Pour ma part, je suis athée, mais quand je pense au soleil je redeviens polythéiste, héliophile, et je considère les tournesols comme d'étranges correligionnaires qui se rassemblent dans de grands champs, en rangs serrés, et contemplent fixement leur dieu en une mystérieuse prière.
Ô soleil ! Toi qui ne vois aucune ombre, tant tu rayonnes !
Il n'y a plus qu'à trouver à quoi peut bien correspondre cette métaphore... Se pourrait-il donc qu'il y ait des gens qui rayonnent à ce point ? Les belles femmes, par exemple, sont un peu comme le soleil : elles ne voient que sourires et gentillesse autour d'elles...
Le déterminisme scientifique aplatit tout. Il détruit toutes les différences. On se baigne tous dans le même fleuve éternel. Aucun événement, aucun phénomène ne se distingue car tous sont régis par la même loi universelle de la nature. Toutes les choses sont les mêmes, il n'y a pas de différence essentielle entre un homme et un caillou : tout est matière, tous ces nuages d'atomes obéissent aux mêmes lois.
Et pourtant, on constate sans cesse que l'ontologie est oligarchique, voire aristocratique. La vérité n'est pas donnée par les sondages. La vérité n'est pas le cas général. Le grand nombre a tort.
Bien au contraire, la vérité apparaît dans les moments exceptionnels, aux marges, en cas de crise : c'est quand l'outil se casse, quand la machine ne marche pas que mon projet apparaît (Heidegger) ; c'est dans la difficulté que s'éprouvent les vrais amis, comme la pièce d'or sous la molaire (contes médiévaux) ; c'est dans la crise économique qu'apparaît la réalité du monde capitaliste, et dans la crise sociale la réalité des rapports humains ; c'est dans l'état d'exception qu'apparaît la véritable nature de la loi (Agamben) ; c'est aux limites, aux points problématiques, que se révèle la nature d'une fonction mathématique ou d'une équation ; etc.
Bref, le cas général ment, parce que « la nature aime à se cacher » (Héraclite). Ce n'est que de manière exceptionnelle et ponctuelle que la vérité profonde des choses perce sous l'écorce rugueuse de l'apparence et de l'habitude. « De prime abord et le plus souvent », disait Heidegger, les choses n'apparaissent pas telles qu'elles sont vraiment.
On trouve également dans la philosophie médiévale l'étrange idée de « degrés de réalité » : comme si une chose pouvait être plus réelle qu'une autre !
Mais cette idée peut se comprendre, même sans utiliser le concept vague et suspect de « perfection » : certaines entités, par exemple, ont davantage de puissance, elles jouent un rôle causal déterminant. Le cerveau dans le corps humain, la capitale dans le pays, la scène dans le spectacle, la télécommande dans la machine : à chaque fois le pouvoir, au sens très précis de causalité, se concentre dans une zone spatialement réduite. Cette zone a donc plus de réalité qu'une autre car l'avenir du monde est en quelque sorte contenu en elle.
On pourrait encore transposer cette structure à l'existence humaine : en général nous n'existons pas vraiment. Notre existence se concentre en quelques instants cruciaux, en quelques moments de vie intense, en ces quelques instants un peu miraculeux de « liberté » où nous prenons une décision. De même, au plan historique Hannah Arendt considère que la liberté advient, ponctuellement, au cours d'un événement particulier qui s'apparente à un « miracle ».
Pour un fait, pour une phrase de philosophe ou de poète, pour une œuvre d'art, il y a mille descriptions, mille représentations, mille commentaires. Et la grande majorité de ces discours eux-mêmes en viennent à porter, non sur la chose même, non sur le fait ou l'idée, mais sur l'enfance de l'artiste ou la reliure du livre, par une sorte de déplacement métonymique du regard. Un peu comme un amateur de fraises qui saliverait à la seule vue des feuilles de fraisier.
Bref, l'ontologie est oligarchique, l'être se concentre en quelques points particuliers. Je ne sais pas bien ce que signifie cette histoire. Pour l'instant je me contenterai de cette image : il y a plus de feuilles que de fruits... et les fruits sont souvent cachés par les feuilles.
C'est bon, les mecs, vous pouvez tout arrêter !
Je viens de piger ça : il n'y a pas de séduction.
Je veux dire que la séduction ne sert à rien. On fait tout un cinéma, tout un numéro, mais de toute façon la fille voit bien qui on est, ce qu'on est. Et elle décidera en toute lucidité, généralement au premier regard, si elle nous aime ou non. Notre petit jeu ne trompe personne.
Bref, on peut tout arrêter ! On peut redevenir normaux. Retrouver notre désinvolture naturelle, qui est d'ailleurs si classe. Bonne nouvelle ! Plus besoin de stresser, pas d'efforts laborieux à fournir. Sois toi-même, et de toute façon la fille qui doit t'aimer t'aimera.
Voilà une pensée tranquillisante ! Avec ça on regarde d'un œil désabusé le flot frénétique, chaque jour renouvelé, des dragueurs : toute cette énergie, ces mots, ces trésors d'imagination, ces grands gestes théâtraux, tout cela en vain, en pure perte ! Alors, comme tout ce qui est inutile, ça en devient beau.
Ô joie !
Euh... excusez-moi. Parfois on déborde de joie, c'est tout, c'est comme ça. Et on peine à la contenir. Ô moments bénis et sauvages ! Il y a de ces extases ! Et comme une traînée de poudre tout s'enflamme et explose en série...
Mais ce dont je veux parler aujourd'hui n'est pas spécialement joyeux. Il s'agit d'un drôle de phénomène : chialer au cinéma. Car au cinéma on ne pleure pas : on chiale. Comme un débile.
Quand j'étais gosse, c'est-à-dire jusqu'à il y a peu, je ne chialais pas au cinéma. Non non. Je me blindais, et nada. Défense psychologique, bouclier mental. Je ne sais pas comment je faisais. Il me semble que je me disais « ce n'est qu'un film ». Je ne voulais pas rentrer dans cette sentimentalité, je trouvais ça gluant. Puis peu à peu je me suis fait avoir par le roman : dans Victor Hugo, il y a de ces scènes morales qui font monter les larmes aux yeux. Par exemple celle-ci, qui est une histoire vraie :
Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié.
Et qui disait : « A boire! à boire par pitié ! »
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit: « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : « Caramba ! »
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière.
« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.
Et peu à peu je me suis mis à chialer au cinéma.
Et pourtant je n'aime pas trop ça. Je trouve toujours ça un peu gluant. Cette sentimentalité facile par laquelle le réalisateur essaie d'avoir notre cœur.
Et puis n'y a-t-il pas toujours du mensonge là-dedans ? Je suis sincèrement désolé, mais les bons et les actes grandioses, ça n'existe qu'au cinéma ! En a-t-on jamais vu, ne serait-ce qu'une seule fois, dans la vie réelle ? Dans la vie réelle on perce aussitôt à jour l'intention mesquine, ou alors on éclate de rire (tous les grands penseurs, au premier rang desquels Victor Hugo, ont remarqué cette étonnante proximité entre le sublime et le grotesque).
Bref, c'est le genre de larme qu'on n'a pas envie de boire au moment où elle roule jusqu'à nos lèvres. Et on cache tant bien que mal notre visage dégoulinant au voisin qui nous guette du coin de l'œil.
Je dis ça mais je chiale comme un gosse maintenant. Et il suffit de pas grand-chose. Parfois un rien. Tenez : aujourd'hui, c'était le film Welcome que je regardais. C'est l'histoire d'un gosse Irakien qui veut aller en Angleterre, et il apprend à nager pour traverser la Manche à la nage car il n'a pas d'autre choix. Eh bien, rien que de voir ce gosse nager dans la piscine pour s'entraîner, ça me faisait quasiment chialer.
Alors pour défendre cette larme, on pourrait dire qu'elle révèle notre profonde sensibilité. Il y a une belle scène dans le film American Beauty, ou le jeune garçon dit à sa petite chérie, en lui montrant la vidéo qu'il a faite d'un sac plastique poussé par le vent, qu'il y a tant de beauté dans le monde, que si on est assez sensible, cela en devient intolérable... et il se met à chialer.
Cela dit, celui qui a développé sa sensibilité n'aurait pas besoin de la fiction pour pleurer, il pleurerait devant la réalité, en regardant le journal télévisé. Alors que celui-ci nous arrache, dans le meilleur des cas, une moue de dégoût ou de lassitude. Un homme qui se mettrait à pleurer face à cela serait certainement doué d'une sensibilité et d'une compassion exceptionnelles. Ça arrive peut-être au Dalaï-Lama.
D'autre part on sait ce que pense Spinoza de la compassion : c'est une tristesse, donc un sentiment désagréable et qui nous affaiblit. Il faut donc l'éviter autant que possible.
Je me demande ce que dirait Spinoza de ce curieux plaisir qu'on prend à chialer au cinéma, et qu'Aristote a appelé la catharsis, c'est-à-dire la purgation... Le purgatoire serait donc une salle de ciné ?
Je ne sais que répondre pour conclure. Mais décidément cette larme me paraît suspecte. Suspecte de nous satisfaire en nous donnant bonne conscience : « Dis-donc chérie, je croyais que je n'étais qu'un salaud sans cœur, mais je suis rassuré, je viens de chialer un bon coup au cinéma. Finalement moi aussi je dois être un bon. » Et on retourne au boulot tranquillisé. Pôm pôm pôm...
Tiens, voilà que cette larme a séché sur ma lèvre.
Pendant les vacances, j'ai lu Une Vie de Guy de Maupassant. C'est l'histoire triste et réaliste d'une jeune femme normande qui épouse un homme un peu au hasard, emportée par son imagination de jeune fille, et qui par ce seul acte aura gâché toute sa vie : elle ne connaîtra jamais le véritable amour et devra endurer toutes les misères de l'existence humaine. Malgré tout elle connaîtra aussi des satisfactions, même minimes, au cœur de son malheur. Le roman se termine par cette phrase : « La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit. »
Cela fait penser à la remarque de Primo Levi dans Si c'est un homme : au camp de concentration, face aux plus grandes misères que l'on puisse imaginer, Primo Levi se rend compte qu'il n'y a pas plus de malheur absolu que de bonheur parfait : l’incertitude concernant l’avenir, l’assurance de la mort (qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance) et les petits soucis matériels empêchent l’un comme l’autre.
Ceci nous permet encore de comprendre ce vers énigmatique :
En effet le souvenir est précisément privé de cette incertitude liée à l'avenir : il est à l'abri dans le passé. Au moment où nous vivons des instants exquis (un flirt pendant les vacances, par exemple), nous sommes complètement absorbés et nous ne savons pas comment tout cela finira. Avec le temps, si aucun malheur ne vient interrompre ces moments, et si aucun bonheur plus grand ne vient leur faire de l'ombre, peu à peu nous les voyons émerger comme les plus beaux jours de notre vie.
Finalement les souvenirs font penser au vin : ils sont dans nos têtes comme dans des fûts où ils se bonifient en vieillissant. Ah, quels nectars pourrons-nous boire quand nous serons bien vieux ! Décidément je suis impatient d'être vieux (l'autre raison, c'est pour pouvoir relire les livres).
D'abord, en hommage aux vacances qui viennent de se terminer, aux eaux noires des fleuves et aux profonds silences, je voudrais dire quelques mots sur la nuit. Car la nuit n'est pas n'importe quel envers. Elle est l'obscurité, mais constellée d'étoiles. Enfant quand je lisais un poème sur la nuit (par exemple avec Pierrot et tout ça), je croyais naïvement que le poète ne parlait que de la nuit, alors que ce n'est qu'un symbole pour bien d'autres choses, comme toujours. Il faudrait leur dire, aux enfants, au moins une fois, que les mots veulent toujours dire autre chose. D'ailleurs on ne parle jamais de l'essentiel. On tourne toujours autour du pot. Mais je m'égare...
Il y a aussi ce titre d'un livre récemment paru : « ce que le jour doit à la nuit ». La nuit, ce n'est pas seulement cette obscurité fraîche et humide. C'est surtout l'obscurité intérieure, l'oubli, l'inconscient, l'abysse intime. Et surtout la perte de soi, la dissolution, la décomposition, la défragmentation. Le silence.
J'ai parfois l'impression que mon corps est une épuisette que je traîne au fond des nuits, raclant la boue glacée du monde, dans l'espoir de recueillir une ou deux pépites.
Contrairement aux apparences, entre le fort et le faible, c'est toujours le faible qui gagne.
Chaque jour les vagues se fracassent contre les rochers. Et c'est le liquide qui aura finalement raison du solide. A l'usure.
Voilà de quoi méditer... bonnes vacances !
Je viens de revoir Dogville, le film de Lars Von Trier, et mon impression initiale s'est confirmée : ce film est magistral. Un véritable chef-d'œuvre. L'un des meilleurs films que je connaisse. Je vous le recommande chaudement !
La grande qualité de ce film, selon moi, réside dans sa richesse, malgré l'extrême économie de moyens (ce qui confirme la loi selon laquelle la qualité d'un film est inversement proportionnelle à son budget) : les images sont belles ; la narration est équilibrée, pleine de suspense et de surprises, et le scénario comporte des inventions dignes des meilleures pièces de Molière ou de Shakespeare ; les personnages ont une profondeur psychologique qui font éclater la terrible vérité de l'être humain ; enfin l'ensemble est profondément touchant. Bref, tout y est : le Beau, le Vrai, le Bon...
La question morale est au centre du film. Un personnage (dont je ne peux vous révéler l'identité sans briser le suspense ! ) expose l'idée suivante : dans le pardon il y a de l'arrogance. Etre moins exigeant envers les autres qu'envers soi-même, c'est se considérer supérieur à eux. Pardonner à un homme en raison des « circonstances », de sa nature, etc., c'est au fond le mépriser, car c'est lui dénier sa responsabilité, donc sa dignité et son humanité... Il y a par exemple cette phrase, que j'ai retenue à la volée, au cœur d'un dialogue très riche :
Bref : le comportement des hommes est toujours compréhensible, mais pas toujours excusable.
Ces idées font penser à Hegel, qui considérait que la peine de mort était la seule manière de respecter les criminels : en les excusant (en raison de leur milieu, des influences, de leurs passions, etc.), on leur dénie leur responsabilité. En les punissant
on considère au contraire qu'ils sont, comme dirait Sartre, parfaitement et absolument responsables d'eux-mêmes...
Le film est aussi une réponse à Spinoza, car selon le même personnage, même si le mal est une faiblesse cela ne suffit pas pour en excuser les hommes : ils ont le devoir d'être forts, voilà tout.
Je crois que ce qui se joue ici est aussi une profonde opposition entre la gauche et la droite : la droite (américaine comme française) adopte le point de vue de la morale, et exige, à ce titre, une ferme condamnation des hommes. La gauche, au contraire, adopte une approche sociologique du délit, elle l'envisage comme un phénomène naturel quoique social, ce qui pousse à chercher un traitement technique du problème et conduit également à amoindrir les peines.
La solution à ce débat ne me semble guère évidente... Je me contenterai pour l'instant de le poser !
Mais surtout, surtout : allez voir ce film !
Ces derniers temps j'ai regardé les sketches de Gad Elmaleh. Ils ne sont pas mal du tout.
Le rire est éminemment philosophique, on le sait depuis Platon. Il est l'indice d'un truc. D'ailleurs l'humour n'est jamais bête. L'humour est toujours intelligent. En effet, il est originalité du regard et mouvement de la pensée.
Le génie de Gad Elmaleh, c'est en grande partie de savoir faire l'enfant, de porter un regard d'enfant sur les choses. Il utilise d'ailleurs parfois le personnage de l'enfant pour faire rire. Car l'enfant, à travers ses actes et ses paroles, exprime une naïveté et une profondeur qui vont droit au cœur des choses, en toute innocence. Alors on réagit par un éclat de rire, comme pour congédier l'abysse d'une secousse de légèreté.
On dit souvent, pour critiquer l'art contemporain, notamment l'art abstrait : « un enfant de cinq and pourrait en faire autant ». Mais c'est le plus bel hommage qu'on puisse rendre à l'artiste. Contre toute idée reçue, il faut se mettre dans la tête que l'enfant n'est pas au-dessous, mais au-dessus, de l'adulte. Il voit mieux et plus clairement que nous, car il porte un regard neuf sur les choses. De sorte que c'est un véritable travail, pour l'adulte, que de retrouver la fraîcheur de l'enfance. Le philosophe Gille Deleuze, pour désigner ce travail, ce devenir-enfant, parle d'involution : une évolution à reculons en quelque sorte, une manière de s'épurer, de se simplifier, de se rafraîchir, de se mettre à nu pour mieux rencontrer les choses...
Et l'intelligence de l'enfant est celle de l'humour : l'enfant incarne la mobilité de l'esprit et l'agilité de la pensée, car il n'est pas encore entré dans le carcan de l'habitude, ce profond sillon qui étouffe et écrase toute nouveauté.
Croyez bien que je ne suis pas responsable de ce que je pense et écris.
Sans blague, ça parle dans ce que j'appelle moi.
Si les taoïstes ont raison, si le bien et le mal sont liés et n'existent que l'un par rapport à l'autre dans des proportions semblables, alors nous sommes face à de grandes difficultés pratiques, car il est alors illusoire d'espérer améliorer quoi que ce soit.
On peut certes continuer la bataille (de prof, d'homme politique, de scientifique, de médecin) mais sans espérer vaincre un jour (l'ignorance, l'injustice, l'inconnu, la maladie). Il peut bien y avoir des victoires locales, et des plaisirs momentanés ; mais aucun véritable progrès, aucune élévation durable de notre niveau de bonheur n'est possible.
On ne peut donc pas se battre dans l'idée de gagner la bataille, mais uniquement par plaisir de se battre, de jouer au grand jeu. Par conséquent si on agit, ce n'est pas pour améliorer la situation ; ce ne peut être que par vitalité, par simple désir d'agir, d'exister.
Autrement dit : le but de la vie ne peut pas être le bonheur conçu comme le terme de notre action. En revanche il peut être le plaisir du spectacle, du divertissement, de l'histoire. Avec le déclin de la religion la vie perd son sens, et à l'au-delà se substitue l'idée hégélienne que l'humanité « va quelque part ».
(D'ailleurs le christianisme ne parvenait à résoudre la contradiction et à justifier l'action qu'au prix d'une invention conceptuelle qui est la négation même de l'idée taoïste selon laquelle bien et mal sont indissociables : le paradis.)
Il est temps d'admettre cette vérité fondamentale et un peu scandaleuse : Nous ne vivons pas pour le bonheur, nous vivons uniquement par curiosité.
Cette idée m'amuse.
Elle est un peu nietzschéenne : Nietzsche préconisait une sagesse tragique, c'est-à-dire la capacité de jouir de ce spectacle tragique qu'est le cours du monde.
Ah, quelle frustration pour tous ceux d'entre nous qui n'auront pas la chance d'assister à la fin du monde !
Je n'ai pas une très grande expérience de la vie, mais j'ai bossé dans des restaurants, comme serveur. Et dans ce monde, comme ailleurs, au plus on progresse dans la hiérarchie, au mieux on est payé et au moins on en fait. Au début on est bussboy (j'étais aux Etats-Unis) : on assiste un serveur en servant les boissons, et en faisant mille petites choses insignifiantes et ennuyeuses mais indispensables.
Puis on devient serveur. Là, on est responsable de ses tables, de la commande, etc. On en fait moins, on est mieux payé. Mais on a plus de « responsabilités » (ce fameux concept, qui m'a d'abord intrigué, et qui maintenant me fait rigoler, par lequel on justifie cet état de choses).
Puis on devient manager. Là, on ne fait quasiment plus rien. On briefe les serveurs, on accueille les clients, on surveille le tout. On passe son temps à papillonner, discutant de ci de là avec les clients. On n'intervient qu'en cas de problème. Et c'est là qu'on est le mieux payé.
Cela semble injuste et peut-être l'est-ce vraiment. Mais ce que j'ai fini par comprendre, c'est pourquoi il doit en aller ainsi.
Le truc, c'est que pour être manager il faut être capable d'être serveur. Tout manager peut être serveur. Par conséquent, ce poste doit nécessairement être mieux payé, sinon personne ne le prendrait. De manière générale : les postes occupés par ceux qui pourraient occuper d'autres postes doivent nécessairement être mieux rémunérés que ces autres postes.
Ce n'est pas une nécessité morale, c'est une nécessité logique. Je ne veux surtout pas dire que ce système est juste. Au contraire, il me semble profondément injuste. Mais il est naturel. Ce n'est pas demain la veille que cet état de fait changera.
On ne prête qu'aux riches (et ceci vaut pour l'argent aussi bien que pour le reste), on leur donne même avec joie, et les types qui creusent tout le jour dans les entrailles du monde crèveront sans un sou.
S'il y a une question qui nous embrouille, c'est bien celle de l'égoïsme.
« Tout est égoïste, dit-on. Il n'y a pas d'acte désintéressé. Même dans l'acte le plus altruiste on cherche à se donner bonne conscience, etc. » Bon. Deux remarques préliminaires :
Mais le plus intéressant dans cette idée que « tout est intéressé » est qu'elle nous permet de comprendre qu'au sens psychique fondamental, « il n’y a ni actions égoïstes, ni actions altruistes : ces deux notions sont un contresens psychologique » (Nietzsche, Ecce Homo, III, 5). Et Nietzsche ajoute : ces deux notions sont des mythes, car le concept d'ego lui-même est un mythe et une fiction. Au fond toutes nos actions sont impersonnelles, car nos valeurs fondamentales et notre Moi lui-même ne sont pas toujours au service du Moi. Au mieux, on peut dire que certaines de nos actions on pour effet de nous profiter ou de nous nuire. Mais au niveau psychologique le concept d'égoïsme n'a tout simplement aucun sens. De sorte que la morale kantienne est construite sur une fiction, et que sa véritable nature apparaît au grand jour : ce que Kant (et la morale commune avec lui) valorise par le concept d'« acte désintéressé », c'est au fond l'effort, la souffrance, la violence que l'on se fait à soi-même.
Le déterminisme est une hypothèse stupéfiante.
D'abord, parce qu'elle est vraie. Ou du moins nous devons la tenir pour vraie : tous les arguments sont pour elle, aucun n'est contre.
Ensuite, il faut bien comprendre ce qu'elle dit : que rien n'est possible, sauf une seule chose, un seul futur. Le concept de possibilité est une illusion. Le monde se dresse d'un bloc, passé, présent et futur, comme une pierre que le faisceau de l'instant parcourt du regard.
Concrètement : je crois pouvoir faire ceci ou cela, mais c'est faux, je ne « peux » faire qu'une seule chose. Et pourtant... Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes « libres ». C'est bien là l'aspect le plus stupéfiant. Comment la vie et l'action sont-elles possibles si le concept de possibilité n'est qu'une illusion ? C'est pourtant sur cette base que nous agissons chaque jour.
Qu'est-ce qui est possible ? Ce qui n'est pas impossible. Une possibilité est l'envers d'une contrainte. Je peux aller là il n'y a pas de mur. Or le concept d'impossibilité, lui, est parfaitement légitime. Il y a bien de l'impossible. Le concept de possibilité n'est donc pas tout à fait faux : en réalité il désigne une incertitude. Est « possible » ce que nous ne savons pas être impossible. C'est-à-dire que le « possible » contient au moins la possibilité.
Mais il y a mieux encore : c'est qu'en vérité ce qui me semble possible est effectivement possible, mais uniquement pour moi. Il y a là un profond paradoxe, car il y a circularité. Mon cerveau étant impliqué dans le phénomène, il y a bien du possible pour lui. Car de son point de vue, il doit être effacé lui-même : une machine ne peut s'intégrer elle-même dans son propre calcul. Je ne peux pas être une donnée du problème que je me pose. Je ne peux pas être une variable indépendante car je suis une variable dépendante. Ce qui est une manière un peu précise de dire que l'œil ne fait pas partie du champ visuel.
Je suis bien libre, mais uniquement de mon point de vue. Uniquement au moment où je pense, car c'est cette pensée qui va déterminer mon action, donc le futur. Pour un autre, je ne suis pas libre. La liberté existe du point de vue d'un homme ou de toute machine agissante. En revanche la liberté n'existe pas du « point de vue de nulle part », qui est le point de vue habituel du langage scientifique. On pourrait parler, pour désigner cette liberté bien particulière, d'un indéterminisme subjectif. Il y a là un concept fonctionnel, pour machines pensantes, tout à fait rigoureux il me semble.
Pour le dire encore une fois, d'une manière peut-être encore plus claire : il est rationnel d'utiliser ce concept de liberté en tant qu'être humain. Il est rationnel de penser que ce que nous ne savons pas être impossible est possible. C'est de ce paradoxe que je voulais rendre compte : bien que le monde soit déterminé il est néanmoins rationnel de faire comme s'il ne l'était pas.
Il est donc à la fois vrai que tout est déterminé, et que je suis libre de déplacer ma main à gauche ou à droite. Le monde est déterminé mais je suis « libre » car je suis une partie du monde.
Vous allez pas me croire.
Y a des jours où on aime tellement la vie qu'on se dit que même mourir sera un plaisir car c'est encore vivre... où on aime souffrir car c'est encore une sensation...
Je vous avais prévenus !
(Il y a de l'indicible. On ne peut que le montrer. Il y a une grande différence entre lire une phrase et la vivre.)
Notre admiration pour les héros est un phénomène étonnant.
On aime d'abord le héros comme on aime la vertu qu'il incarne : par égoïsme. En effet, rien ne m'est plus utile qu'un homme « bon ». Paradoxe : l'altruisme tire sa valeur de l'égoïsme !
Voilà pour l'admiration. Mais il est plus difficile d'expliquer pourquoi on veut ressembler au héros. En effet, si on y réfléchit deux minutes, il n'est peut-être pas si agréable d'être le héros du dernier film américain : on risque de crever à chaque minute. A voir, ça va, mais à être, c'est une toute autre affaire.
Première explication : peut-être veut-on être un héros pour faire l'objet de l'admiration, précédemment évoquée, qu'il suscite. On sait bien que la vertu procède de l'amour des éloges (Hobbes, Léviathan, I, 11).
Mais il y a une autre raison : le mousquetaire prêt à risquer sa vie pour l'honneur nous stupéfie aussi par sa capacité à mettre ses valeurs tellement au-dessus de sa vie. Il y a là une sorte de magie, de supériorité miraculeuse. Il semble mépriser la mort. Quelle chance ! Quelle force ! Et c'est peut-être aussi pour cela que nous désirons lui ressembler.
Nous sommes épatés par le héros, car il a un « air de miracle », comme disait Nietzsche. Il semble défier les lois naturelles, en particulier la loi de l'égoïsme universel.
C'est encore cette admiration que Kant appelle le pur respect de la loi morale, c'est-à-dire le respect ressenti pour celui qui réprime ses penchants égoïstes au nom du seul devoir.
Enfin on trouve encore cette idée chez Jésus, qui rejette la loi du talion en expliquant que la bonté consiste à faire davantage que ce qui est seulement « normal » :
D'ailleurs le cinéaste Lars Von Trier verra dans cette manière de se placer au-dessus des lois une forme d'arrogance. En particulier, être plus exigeant envers soi-même qu'envers autrui, n'est-ce pas se considérer supérieur à lui ? Mais c'est une autre histoire... Si cela vous intéresse, regardez le film Dogville !
Le chômage est une anomalie : un chômeur, c'est un type qui veut travailler : pour gagner de l'argent, pour acheter des biens de consommation. Or dès l'instant où quelqu'un veut travailler, un emploi est automatiquement créé, car la demande (de biens de consommation) crée automatiquement une offre de travail, c'est-à-dire un emploi.
Pour le voir encore plus clairement, imaginons une économie sans division du travail. Alors toute demande de biens crée automatiquement un emploi : si je veux une chose je me la fabrique moi-même.
Le chômage est donc une pure anomalie, un paradoxe, une absurdité. Il reste à savoir d'où vient le bug.
A l'évidence, le problème est que la demande potentielle (de marchandises) ne débouche pas sur une demande réelle (de travailleurs pour produire ces marchandises). Le chômage vient donc certainement de l'excessive pauvreté des pauvres. (NB : aux Etats-Unis, pour maintenir la consommation malgré cette pauvreté les travailleurs ont eu massivement recours à l'endettement, ce qui a d'ailleurs été à l'origine de la crise actuelle.)
La solution au problème du chômage est donc la redistribution. Car la redistribution augmente la propension moyenne à consommer de la population, comme l'a vu Keynes il y a bien longtemps déjà. Pour le comprendre simplement : 100 € pris à un riche et donnés à un pauvre seront presque entièrement dépensés au lieu d'être presque entièrement épargnés (car au plus on est riche au plus on épargne une fraction importante de son revenu).
Pour supprimer le chômage il faut donc redistribuer, c'est-à-dire :
La seule question est de savoir comment parvenir à ce but dans les meilleures conditions (sans restreindre la liberté individuelle, sans induire d'effets pervers, sans introduire d'injustices, en tenant compte des contraintes liées à la concurrence internationale, etc.).
De plus en plus, nos actes sont guidés par le discours du biopouvoir. Par exemple, les discours des nutritionnistes sur ce qui est bon et ce qui ne l'est pas déterminent de plus en plus notre alimentation. Or agir en suivant ces prescriptions est non seulement laid et ennuyeux, mais douteux, car les questions sont loin d'être tranchées. Chaque nouvelle étude tend à contredire la précédente. La salade est cancérigène ; mais ne pas manger de salade est encore plus cancérigène. La science n'a pas encore fait le tour de l'homme, et il est probable qu'en vérité l'alimentation idéale dépend de la complexion de chacun, et que finalement notre goût, notre instinct, soit le meilleur guide. Et quand bien même il ne le serait pas, ne vaut-il pas mieux une vie courte passée à faire ce qu'on aime plutôt qu'une longue vie guidée par les prescriptions et les ordonnances des médecins et des scientifiques ?
Voici donc une philosophie merveilleusement simple : dans le doute, quand il faut choisir entre deux actes aux conséquences lointaines et incertaines, autant opter pour la solution la plus agréable dans l'immédiat.
Finalement cette philosophie est en quelque sorte l'inverse du pari de Pascal. A l'époque où l'éternité paraissait avoir quelque crédibilité, Pascal pouvait utiliser les statistiques pour recommander de sacrifier la vie terrestre dans l'espoir d'un au-delà. Aujourd'hui, avec la terre et la chair pour seuls horizons, les mêmes statistiques nous conduisent au résultat inverse, et au principe de précaution on peut opposer le principe de plaisir.
Mais ceci ne vaut que pour l'action qui n'engage que nous. Quand notre action risque d'avoir des conséquences pour l'environnement et les générations futures, alors la prudence reste de mise.
L'autre soir, au bar, un ami artiste remarquait ce paradoxe : la création artistique est un travail épuisant, et pourtant elle nous donne plus d'énergie qu'elle n'en consomme. Créer donne la pêche.
Ça m'a fait penser à ce que dit Henry Miller sur la sexualité : au plus on aime, au plus on désire.
Ces idées sont contre-intuitives. On s'attendrait plutôt à l'effet inverse. Comment peut-on recevoir alors que l'on donne ?
Cela contredit aussi les idées freudiennes sur la sublimation, qui supposent que nous aurions en quelque sorte une quantité d'énergie donnée que nous pourrions dépenser d'une manière ou d'une autre. Cette théorie de la sublimation est d'ailleurs radicalement remise en cause par certains philosophes. Simone Weil, par exemple, considère que c'est exactement le contraire de la sublimation qui se produit : ce n'est pas un désir sexuel qui est transformé en désirs spirituels, mais au contraire les désirs spirituels de l'homme qui sont incarnés dans la création artistique et le désir sexuel :
Bref,
faire l'amour est une manière de chercher Dieu, ou la Vérité, ou le Bien... On retrouve la vieille hypothèse idéaliste de Platon, belle mais folle. Je dis folle, mais cette manière de voir comporte une part de vérité. L'homme est corps et esprit, et il n'est pas facile de savoir si c'est le corps qui détermine l'esprit ou l'inverse.Pour ma part, il m'est arrivé de rêver que je faisais la révolution, ou que je cherchais la Vérité ; et en même temps, dans mon sommeil, j'étais en train de sauter sur la femme qui se trouvait à mes côtés : mon désir sexuel était totalement transfiguré, sublimé dans le rêve ! Etait-ce mon désir de Vérité ou de Victoire qui s'incarnait, ou un désir purement charnel (et en tant que tel, absolument dénué de sens) qui prenait une forme spirituelle ?
Tout ce que l'on peut dire, c'est que le corps et l'esprit de l'homme avancent d'une seule pièce ; de sorte que toute activité comporte toujours deux dimensions, l'une corporelle et l'autre spirituelle. On retrouve ici le parallélisme de Spinoza : ce n'est ni le corps qui détermine l'esprit, ni l'esprit qui détermine le corps (affirmer l'un ou l'autre serait faire une erreur catégorielle), mais une même réalité qui se manifeste simultanément sur le plan physique et sur le plan mental.
Ou pour le dire avec la simplicité de Miller :
Cette manière de voir les choses nous aide à comprendre que le désir puisse se stimuler lui-même et « accroître notre puissance », pour le dire dans les mots de Spinoza. C'est une conception étroitement matérialiste, ou à court terme, qui nous induit en erreur : car même dans le sport l'effort produit, à long terme, un surcroît de force et d'énergie. Il y a là une magie de la vie et de l'existence, que l'on retrouve aussi bien au plan corporel qu'au plan existentiel. C'est peut-être aussi la condamnation chrétienne des désirs qui nous empêche de voir à quel point ils nous sont favorables. Sans parler de cette vieille idée selon laquelle l'homme chercherait le bonheur, entendu comme repos, et non l'activité, le désir, l'augmentation de puissance.
Ce matin, il neigeait.
Par la fenêtre, tout était froid et blanc. Il y avait les toits, les cheminées, les bouts de murs. De tout petits flocons tourbillonnaient dans l'air. C'était un temps à ne rien faire. Alors je n'ai rien fait, et je suis resté là à regarder par la fenêtre. Et j'écoutais Erik Satie. Je me suis rendu compte que sa musique allait parfaitement avec ce temps : chaque note tombe doucement, comme un flocon de neige.
A quelques mètres, sur une branche, il y avait une sorte de corbeau, je veux dire un oiseau à peu près noir. Comme moi, il attendait et il regardait la neige tomber. Que faire d'autre par ce temps ? On attend et on regarde. Les animaux attendent. Les végétaux aussi : cet arbre décharné sur lequel l'oiseau est posé, qui tend ses bras nus vers le ciel, qui ressemble à un saule mais n'en est pas un, lui aussi semble attendre que ça passe : tout sec, dans le froid, il a cessé de vivre, momentanément. Il hiberne.
Bref, tous les êtres vivants (l'arbre, l'oiseau et moi) étaient là, à attendre que ça passe, que le monde minéral ait fini de s'agiter.
Metropolis est un célèbre film de Fritz Lang réalisé en 1927. L'histoire se déroule dans le futur. La ville est partagée entre gratte-ciels immenses et souterrains macabres où vivent les travailleurs : au plus on est riche, au plus on habite en hauteur, et le grand patron de la ville habite tout en haut du plus haut gratte-ciel. Mais un jour, le fils du patron découvre le monde souterrain et la condition des misérables qui y travaillent...
Je vous passe les détails, mais finalement les travailleurs se réconcilient avec le grand patron grâce à la médiation de son fils. Et la morale s'affiche à l'écran en toutes lettres : « Mittler zwischen Hirn und Händen muss das Herz sein. » « Entre la tête et la main, le cœur est le médiateur indispensable. »
On pourrait risquer un rapprochement avec Les Frères Karmazov de Dostoïevski. Ce polar philosophico-religieux met en scène trois frères : Ivan, intellectuel athée ; Dimitri, homme d'action fougueux et passionné ; et enfin Alexis, jeune homme au grand cœur, plein de foi et de bonté.
La conclusion est moins explicite mais tout aussi claire : Ivan sombre dans la folie, Dimitri est envoyé au bagne, et seul le jeune Alexis apporte une note d'espoir, encourageant les enfants du village (qui représentent la nouvelle génération) à toujours entretenir la bonté qui est en eux. Pour cela il les exhorte à toujours se souvenir de la compassion qu'ils ont eue pour leur petit camarade qui vient de mourir :
« Mes chers petits enfants, vous ne comprendrez peut-être pas ce que je vais vous dire car ce que je dis est souvent incompréhensible, mais vous retiendrez mes paroles et plus tard vous me donnerez raison. Sachez donc qu'il n'est rien de plus noble, ni de plus fort, ni de plus sain, ni de plus utile dans la vie qu'un beau souvenir, surtout s'il remonte encore à l'enfance, à la maison paternelle. »
S'il y a une idée à la mode sur laquelle je n'ai pas fini de taper , c'est bien celle-ci :
« Chacun son point de vue. Chacun son avis. Chacun sa vérité. »
Et aussi, plus subtil mais pire encore :
« De toute façon même les philosophes ne sont d'accord sur rien. »
Alors remettons les pendules à l'heure.
Primo, la vérité ne dépend pas de chacun, elle est unique et s'impose à tous (désolé pour les démocrates.) Le théorème de Pythagore n'est pas vrai pour les Grecs et faux pour les Turcs. Il n'est pas non plus faux pour un fou, c'est juste que le fou ne le comprend pas. Si le ciel est bleu, il l'est pour tout le monde. Sinon c'est qu'il n'est pas bleu, et que la couleur dépend de chaque sujet. De même, toute question admet une réponse et une seule ; sinon c'est qu'elle est mal posée. Que nous ne connaissions pas la réponse à une question ne change rien au fait que cette réponse existe et est unique. Ainsi, la conjecture de Fermat (il n'y a pas de nombres entiers non nuls x, y, z tels que xn + yn = zn pour n supérieur à 2) était vraie avant qu'elle ne soit démontrée (en 1994), et la conjecture des nombres premiers jumeaux (il existe une infinité de nombres premiers p tels que p + 2 soit aussi premier) est déjà vraie ou fausse, bien qu'elle ne soit pas encore démontrée.
Et j'irai même encore plus loin : même si on démontre un jour qu'une proposition est indécidable (c'est-à-dire qu'on ne peut démontrer ni sa vérité, ni sa fausseté), comme le prévoient les théorèmes d'incomplétude de Gödel, elle n'en restera pas moins vraie ou fausse.
Deuxio, venons-en maintenant aux « divergences entre les philosophes ». Il serait peut-être temps de battre en brèche ce vieux lieu commun, trop souvent admis, et qui ne repose sur rien. Certes, il y a différentes philosophies, et surtout différentes valeurs. Mais y a-t-il des désaccords théoriques durables ? Il faut parfois le temps (quelques siècles) que la réflexion progresse. Mais je tiens à souligner deux choses :
Et c'est là le point décisif : les philosophes sont, en tout cas, d'accord sur ce point : la vérité existe, et elle est unique. Même les sceptiques et les relativistes les plus extrêmes admettent ceci, à un jeu de langage près. Pourquoi cela ? Pour au moins deux raisons fondamentales :
« A chacun son avis », dites-vous ? Mais alors c'est, et ne peut être, que votre avis, et disant cela vous renoncez d'avance à m'en convaincre. Ce qui tombe bien !
Les jolies filles ont tendance à surestimer la valeur de la beauté, les riches la valeur de l'argent, et les philosophes la valeur de la pensée. Car chacun a intérêt à valoriser le domaine où il excelle. Il y a donc bien du mépris dans la compassion de l'Occidental pour l'Africain, du pianiste pour le philistin, et du paon pour le cheval. Platon et Mill n'ont donc peut-être pas raison quand ils prétendent qu'il vaut mieux être un sage insatisfait plutôt qu'un porc satisfait :
Je ne suis pas sûr que le sage connaisse véritablement la bêtise, ni surtout le plaisir particulier qui l'accompagne. La bêtise n'est pas affaire de capacité mais d'intérêt et de volonté. Il n'y a pas de gens plus ou moins intelligents, il n'y a que des gens plus ou moins curieux. Pour être « bête », il faut aimer ça ; on le constate chaque jour. En vérité, la bêtise reste une énigme que personne n'a encore comprise.
Il y a en gros deux théories économiques de la valeur :
Ces deux théories concernent la valeur d'échange et non la valeur d'usage du bien en question. De sorte que l'oxygène que nous respirons, bien qu'il ait une valeur (d'usage) extrêmement élevée, a une valeur d'échange à peu près nulle.
Plus profondément, selon la logique économique la nature n'a aucune valeur, car elle donne gratuitement.
Cette bizarrerie se répercute dans la mesure du PIB : le PIB ne mesure pas la véritable valeur des choses. Par exemple, une épidémie ou une augmentation des accidents de la route sont des facteurs de croissance, car ils impliquent davantage d'activité économique.
Il pourrait sembler que les problèmes écologiques nous obligeront à prendre en compte la valeur réelle des choses, et même à savoir la mesurer précisément pour en faire supporter les coûts de manière juste à ceux qui détruisent les richesses naturelles. Mais en vérité il suffit peut-être de s'en tenir à la conception classique : ce qui détermine le prix d'une pollution (ou de tout autre externalité « négative »), c'est tout simplement le coût de la dépollution ou du nettoyage correspondant. Autrement dit, la valeur « réelle » des choses ne peut être mesurée que négativement en quelque sorte.
Et c'est bien normal : car la valeur de la nature est infinie. On retrouve ici une idée bien connue : la notion même de valeur n'est définie que dans un système. La nature, étant la condition de toute valeur, n'a pas de valeur. (C'est-à-dire qu'elle a une valeur infinie, si on préfère.) On pourrait d'ailleurs appliquer le même genre de raisonnement aux banques centrales et aux Etats, qui en tant que prêteurs en dernier ressort constituent les conditions du système et ne sont donc pas évaluables dans ce système...
Décidément tout se tient, et les mêmes lois s'appliquent aux banques et aux poissons !
« On est pas des larbins. »
Phrase prononcée par un élève qui s'offusque de devoir mettre sa chaise sur sa table. Elève qui profite gratuitement, depuis son enfance, d'une école dont le coût important pèse sur l'ensemble de la société. Et qui, quand on lui demande de nettoyer sa propre crotte, vous dit qu'il n'est pas un larbin, avec une poignante indignation dans la voix.Il y a des végétariens qui le sont parce qu'il aiment les animaux et ne veulent pas leur faire de mal. (Ce qui est déjà paradoxal : j'ai un ami qui est plus cohérent : il déteste les animaux et c'est pour ça qu'il est végétarien.)
Mais pourquoi compatir avec les poulets et pas avec les salades ? Les salades aussi son des êtres vivants.
Je suppose que c'est une extension de la philosophie morale de Hume : je préfère ma famille à mes amis, mes amis à mes compatriotes, mes compatriotes au reste de l'humanité, l'humanité aux animaux, et les animaux aux végétaux... (A ce sujet, d'ailleurs, Lévi-Strauss voit dans le racisme le prolongement naturel de l'humanisme : on commence par mettre l'homme au-dessus des animaux et on finit par mettre une ethnie humaine au-dessus des autres.)
De plus, philosophiquement cela pose un problème, car on ne sait même pas distinguer l'animal du végétal. Une anémone de mer, par exemple, c'est un animal ou un végétal ? Vous demanderez à votre prof de biologie.
J'en conclus qu'il faut pousser les choses plus loin. Allons au bout de notre idée consistant à ne pas faire de mal aux autres. Le problème, c'est que nous nous nourrissons exclusivement d'êtres vivants, si bien que « chaque créature est le tombeau vivant de mille autres », pour reprendre la magnifique et morbide formule de Schopenhauer, qu'on peut vaguement se représenter par une toile d'Arcimboldo.
Heureusement, la nature est bien faite : en réalité certaines choses sont faites pour être mangées : les fruits. Eh oui. Les fruits sont fabriqués par les plantes pour que nous, les animaux à pattes, on les bouffe, disséminant ainsi les graines. A partir de maintenant tous ceux qui mangent autre chose que des fruits sont des méchants.
Alimentaire, mon cher Watson.
La question de la perfection du monde est une question difficile.
En plaçant un Dieu bienfaisant à l'origine du monde, les religions veulent nous faire croire que le monde est parfait. C'est une vision kitsch, au sens de Kundera : négation de la merde. Et pourtant c'est bien cela que doit faire toute religion et même toute philosophie, tout discours qui n'invite pas au suicide : justifier le monde. Cela veut dire : justifier la souffrance. Aussi retrouve-t-on dans toute philosophie cette justification de la souffrance :
Il y a tout de même plus de beauté dans cette dernière version que dans les autres, je trouve, parce qu'elle est plus vraie. Tout comme la philosophie de Spinoza et de Victor Hugo, ce panthéisme qui embrasse la totalité de la nature du regard.
Pour Spinoza par exemple, la souffrance d'une créature est toujours le bonheur d'une autre. Donc du point de vue du tout il n'y a pas de souffrance, il n'y a pas de diminution de puissance, un peu comme en physique, un système fermé ne peut perdre d'énergie.
Et Victor Hugo : « Le beau n'a qu'un type ; le laid en a mille. Le beau s'accorde avec l'homme ; le laid s'accorde avec la création entière. » Les monstres grotesques et effrayants qui hantent les cathédrales moyenâgeuses expriment cette vision formidable de la nature.
Il faut souligner la différence entre cette vision et les autres, entre le panthéisme et les divers théismes. Pour le christianisme, le mal existe, mais il sera un jour puni, supprimé, résorbé, compensé ; alors que pour les panthéistes, c'est-à-dire les athées (« Dieu, c'est-à-dire la Nature », écrit Spinoza) le laid et le mal sont compensés immédiatement, donc ils n'existent pas vraiment, ils apparaissent seulement de notre petit point de vue, ils sont le résultat d'une perspective de grenouille sur le monde.
Finalement si on ajoute la schizophrénie des panthéistes (s'identifier à Dieu, ou du moins adopter son point de vue) et le taoïsme (pas de haut sans bas) on en vient à aimer la souffrance quand elle est là, et à sortir sans manteau en hiver. Et à apprécier l'ombre, y voyant le soleil.
Le monde est donc parfait ; mais non pas kitsch. C'est-à-dire qu'il est nécessaire.
Il y a un truc que j'ai toujours eu du mal à comprendre chez Hannah Arendt : cette idée que le déclin de l'autorité serait lié au fait que les adultes ne sont plus « responsables du monde ».
Voici ce qu'elle écrit : l'autorité du professeur « se fonde sur son rôle de responsable du monde. Vis-à-vis de l'enfant, c'est un peu comme s'il était un représentant de tous les adultes, qui lui signalerait les choses en lui disant : "Voici notre monde". » (Hannah Arendt, La Crise de la culture)
Je n'ai jamais bien compris ce truc : en effet, nous ne nous sentons pas responsables du monde, car nous ne le sommes pas ! Nous n'avons pas fait ce monde que je sache !
Et pourtant si. Qu'est-ce que « ce monde » ? C'est toujours le monde de quelqu'un, pour quelqu'un. C'est le monde de nos enfants. Eh bien précisément, nous avons fait ce monde, car nous avons fait nos enfants.
Telle est la lourde responsabilité des adultes. Faire un enfant, c'est admettre le monde tel qu'il est. Les parents sont donc bien responsables de ce monde où ils jettent leurs enfants. Daniel Pennac a écrit de belles pages là-dessus (dans Monsieur Malaussène au théâtre si ma mémoire est bonne).
En chinois le mot « crise » s'écrit avec deux idéogrammes : le premier (Wei) signifie « danger », le second (Ji) signifie « opportunité ».
(Suite du billet précédent.) Puisque Big Brother est la version moderne de Dieu, il faudrait peut-être mettre fin une bonne fois pour toutes à l'hypocrisie hystérique et reconnaître que Big Brother n'existe pas plus que Dieu.
Le centre a toujours été vide. C'est-à-dire que le pouvoir n'est pas en haut, mais en bas ; il n'est pas dans l'œil, mais dans celui qui se sent observé. Il n'est pas dans le dominant, mais dans le dominé. Le pouvoir, c'est l'obéissance.
Ou pour le dire dans les termes de La Boétie : la servitude a toujours été volontaire ; le pouvoir ne tient que grâce à ceux qui le soutiennent.
Par conséquent le pouvoir est en chacun de nous. La « démocratie » est et a toujours été.
Ici comme ailleurs la technique dévoile peu à peu la vérité et met l'homme face à ce fait, c'est-à-dire face à lui-même. Fluidification et intériorisation de la contrainte. L'autocratie technique arrive.
Big Brother n'est pas nouveau. Dieu, ce justicier bienveillant, tout-puissant et surtout omniscient, n'était pas autre chose.
Simplement, avec le déclin de la religion et le progrès de la technologie, ce vieux dispositif sembla ne plus suffire. Le prêtre céda la place au policier, puis au médecin. Et l'œil imaginaire de Dieu fut remplacé par l'œil électronique des caméras de surveillance.
Mais le fonctionnement est le même : dans chaque cas c'est le sentiment d'être observé qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir.
De nombreuses personnes refusent de croire à l'utopie communiste, alors même qu'elle se réalise dans certains domaines (communisme électronique notamment). Et il en va de même dans tous les domaines, de la présentation d'un concours aux relations amoureuses en passant par le bateau-stop : la première cause d'échec, c'est l'auto-disqualification.
C'est parce que nous croyons que les choses sont impossibles qu'elles le sont effectivement. C'est le manque d'imagination qui appauvrit le monde. Tout ce qui existe a d'abord été rêvé par quelqu'un.
Finalement ce refus de voir la beauté m'évoque une image : c'est comme un type à qui on dit qu'il y a un superbe cerisier couvert de cerises de l'autre côté de la colline, et qui refuserait de nous croire et d'aller vérifier. Eh bien, au diable, n'en mange donc pas, et reste dans le petit monde que ton imagination produit.
Il faut être digne du monde, il faut être à la hauteur de la beauté ; c'est-à-dire la percevoir. Celui qui en est incapable ne la mérite pas. Notre plaisir dépend de nos capacités de jouissance. Si nous sommes malheureux c'est que notre cœur est trop petit pour la beauté infinie du monde, qui nous dépasse et qui plane, sereine, au-dessus de nos têtes.
Que reste-t-il du christianisme ? Selon le philosophe hédoniste et athée Michel Onfray, beaucoup de choses. En particulier cette valorisation morbide de la souffrance, conçue comme une expiation. L'école serait l'un des lieux où apparaît cette conception de la souffrance, avec l'idée implicite que l'école doit être pénible. Alors que le savoir est et devrait être une chose si légère, si gaie, si folâtre !
Ce que je remarque quant à moi, c'est que cette conception de la souffrance alimente peut-être aussi l'hostilité au libéralisme. Car le libéralisme est l'idée d'un « jeu à somme positive », pour reprendre l'expression des sociologues, c'est-à-dire l'idée d'un bénéfice pur par l'échange. D'ailleurs l'idée que les vices privés (les intérêts égoïstes) puissent faire les vertus publiques est déjà, à elle seule, profondément anti-chrétienne. « Dieu ne permettrait pas une telle magie ! Tout se paie, il ne fait pas de cadeaux ! »
Eh si. La Nature, du haut de son amoralité, peut se permettre cela. La tâche actuelle est de sortir de la vieille morale et de sa mauvaise conscience poisseuse pour nous rendre enfin capables de recevoir ces cadeaux.
A une époque, quand je travaillais à New York, j'avais coutume d'aller prendre ma pause de midi dans un petit parc triangulaire et très mignon quoique coincé entre deux grandes avenues (Broadway et la 6e Avenue).
Un jour, j'y ai rencontré un vieil américain d'origine coréenne. Probablement retraité, il s'assit à ma table pour profiter d'un rayon de soleil. Il me raconta qu'il avait tenu une petite bicoque dans la rue voisine. Pendant la majeure partie de sa vie, il avait travaillé là, difficilement et péniblement, luttant contre la concurrence, endetté jusqu'au cou, mais dans l'espoir, un jour, de posséder enfin sa boutique et de quitter cet esclavage. Hélas, pour diverses raisons ce beau rêve ne s'était pas produit, et aujourd'hui il vivait péniblement sinon misérablement dans la banlieue du Queens. Et finalement il me dit qu'il aurait mieux fait de rester tranquillement chez lui, en Corée, plutôt que de se donner tout ce tracas.
Et il conclut par cette phrase, prononcée avec un fort accent coréen qu'il avait gardé tout ce temps : "They tell you you will have it, but no! You never get it! You work, you work, but you never get nowhere."
Je compris que tout ceci s'adressait à moi, jeune travailleur plein d'illusions.
J'en ai retenu un beau résumé du libéralisme et du rêve américain : les privilèges d'une minorité miroitent aux yeux du grand nombre, qui se met à courir. Le libéralisme est une loterie : les inégalités sont criantes, mais tous les acceptent, y compris les plus pauvres (et peut-être surtout eux) dans l'espoir qu'ils atteindront le sommet, dans l'idée, à peu près complètement fausse, que ce sommet est accessible à tous.
Telles sont les deux manières de concevoir une société juste : ou bien les places sont équitables, et la place du maçon vaut celle du PDG. Ou bien les injustices sont criantes et avouées, mais les positions sociales sont (en théorie du moins) ouvertes à tous.
Cette seconde conception de la justice est particulièrement amusante. Les privilèges les plus exorbitants justifiés et légitimés par l'existence d'un concours d'entrée équitable et ouvert à tous. Du point de vue de l'individu, cela semble acceptable, car chacun pense avoir sa chance. Ce n'est que du point de vue collectif que l'échec du plus grand nombre apparaît comme une nécessité logique absolue.
La justice est-elle si ennuyeuse, pour que nous lui préférions ce jeu cruel ?
Alors ça j'en parle parce que c'est quand même comique : il paraît (selon une étude menée par John Coates, de l'Université de Cambridge, et parue aujourd'hui) que les financiers qui ont l'annulaire plus long que l'index sont meilleurs que les autres.
Explication : un annulaire plus long que l'index révèle un niveau élevé d'exposition prénatale aux androgènes, ce qui entraîne un taux élevé de testostérone, une hormone qui accroît la confiance en soi et la vitesse de réaction.
Il y a par ailleurs l'idée qu'il suffit d'avoir confiance en soi pour réussir. J'aime bien cette idée, qui entre dans la vaste catégorie des « théories de la magie » : il suffit de croire en une chose pour qu'elle advienne. Prophétie auto-réalisatrice. Et inversement il suffit bien souvent d'imaginer le pire pour qu'il se produise. Car l'imaginer c'est déjà le vouloir, et par ailleurs la seule crainte nous affaiblit déjà.
C'est là une belle théorie, qui fonde d'ailleurs le spinozisme (je veux dire l'idée qu'il faut chercher au maximum à voir le bon côté des choses pour être mû par un affect de joie plutôt que par une passion triste). Et c'est aussi sur la base de cette idée que la psychanalyse explique qu'un enfant ayant reçu beaucoup d'amour de sa mère aura une forte confiance en lui et réussira dans la vie.
Mais si la confiance en soi est déterminée biologiquement, cela suggère une autre explication : il se pourrait que ce ne soit pas la confiance qui entraîne la réussite, mais un troisième facteur (hormonal) qui entraîne à la fois la confiance en soi et des dispositions particulières (ex : la vitesse de réaction, selon cette étude) qui favorisent la réussite.
Quoi qu'il en soit, il reste sans doute vrai que la confiance en soi est facteur de succès, car elle possède une efficacité causale propre : elle se traduit par des effets psychologiques et existentiels non négligeables. C'est pourquoi la chance sourit aux audacieux : car elle n'existe que pour celui qui est prêt à la saisir...
Le premier diagnostic pré-implantatoire a été réalisé au Royaume Uni, et ça fait un peu peur. Pourquoi ? Parce que si désormais nous pouvons sélectionner nous-mêmes un embryon pour éviter que notre progéniture ait telle ou telle maladie, eh bien, en quelque sorte nous le devons, et c'est une responsabilité de plus (ô combien lourde !) qui passe des mains de Dame Nature aux nôtres.
Et bientôt c'est le monde entier qui pèsera sur nos fragiles épaules. Nous serons comme Atlas ; mais nous n'avons pas sa force. « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme », disait Rabelais. Et pourtant nous avons la science sans avoir la conscience.
Mais que faire ? Nous n'avons pas le choix, il va falloir y aller, et bidouiller dans la chair nous-mêmes, mettre nos mains dans le Divin Cambouis. Ce n'est ni très agréable ni très beau. On préfèrerait presque voir un nourrisson craquer joyeusement sous la dent d'un tigre ! Pardon, je m'égare. Et pourtant. Tout ce qui est sauvage est beau.
D'ailleurs on y viendra. On finira par mettre la qualité au-dessus de la quantité, la beauté au-dessus de la sécurité : par la force des choses on redeviendra grec, on préfèrera mourir plutôt que vivre mal. Ce n'est qu'une question de temps. Il va falloir apprendre à mourir.
Il y a deux grandes manières de concevoir la société et les rapports humains : sur le mode du conflit (Hobbes : l'homme est un loup pour l'homme) ou sur le mode de l'entente (Spinoza : l'homme est un Dieu pour l'homme). Dans un cas, la rivalité, la concurrence pour des biens rares (liée au mimétisme des désirs, cf. René Girard), et finalement la guerre de tous contre tous. Dans l'autre, l'union qui fait la force : la division du travail et l'échange. Dans un cas la haine et l'agression (Thanatos, la pulsion de mort) dans l'autre l'amour (Eros). Dans un cas la passion, dans l'autre la raison. Citons encore Spinoza : « Dans la mesure où les hommes vivent sous la conduite de la raison, ils s'accordent toujours nécessairement en nature » (Ethique, IV, 35), de sorte que finalement « l'homme raisonnable est plus libre dans la cité que seul » (Ethique, IV, 73).
Mon impression du jour, c'est que les Etats-Unis sont spinozistes alors que l'Europe est hobbésienne. Aux Etats-Unis, les premiers immigrants ont dû faire face à une nature hostile, puis aux Indiens. Il en est résulté le patriotisme américain, c'est-à-dire l'idée d'un combat mené ensemble pour la survie collective, contre un ennemi extérieur. Plus tard cet ennemi ou cette « frontière » est devenu le nazisme, puis l'U.R.S.S., puis l'espace et les extraterrestres (dans l'imaginaire collectif, cf. le cinéma américain), puis le terrorisme. Patriotisme spinoziste, résumé par la devise nationale : e pluribus unum (de plusieurs, un).
En Europe en revanche, il n'y a pas d'ennemi extérieur. On est entre nous. De sorte que l'histoire européenne est une histoire de déchirements internes, de luttes, de rivalités et de scissions, d'empires partagés qui s'entre-détruisent, etc. Cette tendance culmine lors des deux guerres mondiales du XXe siècle. Et géographiquement, c'est sans doute en France que culmine cet état d'esprit. La France, pays conflictuel par excellence : pays des révolutions, des grèves, des manifestations, des « conflits sociaux ». Pays où la vertu politique consiste à râler, à critiquer et contester tout ordre établi mais aussi toute tentative de changement.
Sans doute y a-t-il une part de vérité dans chacune des deux attitudes. Et sans doute faut-il trouver un juste équilibre. Mais en France nous devons sans doute méditer l'idée de Spinoza : dans la mesure où ils utilisent leur raison, les hommes s'accordent naturellement. Le conflit est toujours le produit de la bêtise. Spinoza, reviens !
Je viens de piger un truc.
Pourquoi n'y a-t-il pas d'Etat palestinien ? Pourquoi, par exemple, la bande de Gaza n'est-elle pas intégrée à l'Egypte, et la Cisjordanie à la Jordanie ?
Tout simplement parce que l'absence d'Etat est la condition de la guerre perpétuelle.On n'a jamais vu de guerre interminable entre Etats. Quand il y a deux Etats en présence, on se bat une bonne fois pour toutes et puis c'est terminé, il y a un vainqueur et un vaincu. Ce qui signifie que l'Etat vaincu impose la paix à sa population et que celle-ci l'accepte. Ce qui suppose que chaque Etat parvient à contrôler sa propre population. Il en est responsable, et en particulier il est responsable de ses actes face à l'étranger.
Aujourd'hui ce modèle est poussé à sa limite dans plusieurs régions du globe. En un mot, les guerres interétatiques (entre Etats) sont remplacées par le terrorisme, c'est-à-dire une guerrilla menée par des civils. Le cas est similaire pour Al-Qaïda : certains Etats (Afghanistan, Pakistan, Iran) sont plus ou moins accusés de ne pas être capables de réprimer le terrorisme.
Revenons à la bande de Gaza. L'Egypte ne peut intégrer cette région car elle serait probablement incapable de mettre fin au terrorisme palestinien.
Cette situation rend la tâche plus difficile à Israël. Car l'Etat est un dispositif facilitant le contrôle de la population. L'absence de ce dispositif facilite la tâche aux terroristes palestiniens, qui n'ont de comptes à rendre à personne et utilisent la population comme bouclier. Ce qui apparaît donc très clairement dans cette situation particulière, c'est que l'Etat est un système qui parvient à soumettre la population en la privant des armes, en faisant de l'armée un métier et une institution à part. Le véritable état de jungle n'est donc pas entre Etats. Ceux-ci sont au contraire le moyen par excellence de traiter avec l'ennemi et d'établir la paix. Le véritable état de guerre totale existe quand il n'y a pas d'Etat.
C'est la rentrée !
En méditant le cours de cette semaine je viens de résoudre une question que je me pose depuis que je suis enfant !
La voici (attention les yeux) : « Pourquoi y a-t-il des conflits amoureux ? »
Je sais ça semble idiot. Mais je n'ai jamais pu comprendre ça : deux personnes qui s'aiment, et qui se disputent. Et même deux personnes qui se disputent. Soit on s'aime, soit on ne s'aime pas. Mais pas les deux à la fois ! Soit on s'aime et on reste ensemble, soit on s'aime pas et on se sépare. Mais comment expliquer ce phénomène hideux qu'est le conflit ?
La réponse m'est venue en méditant la notion kantienne d'insociable sociabilité : le fait que les hommes ne peuvent se passer des autres (car ils ont besoin des autres pour survivre ou être reconnus) mais ne parviennent pas non plus à s'entendre harmonieusement (car chacun veut tout mener à sa guise). Voir le texte de Kant sur l'insociable sociabilité et la métaphore des hérissons de Schopenhauer.
En réalité, s'il y a conflit, c'est en raison de l'ambivalence fondamentale entre amour et haine, entre Eros et Thanatos. Pour qu'il y ait conflit il ne suffit pas de se détester, il faut aussi s'aimer. Il ne faut pas seulement être en désaccord, il faut aussi être en accord, ou du moins avoir besoin de l'autre. Voilà pourquoi les hommes se disputent : ils ne peuvent s'entendre, mais ils ne peuvent pas non plus se passer d'autrui.
La haine seule ne suffit pas à mener au conflit. Plus exactement, il y a dans la haine de l'amour, de l'estime de son ennemi. C'est ce qui distingue la haine du mépris, et c'est pourquoi le mépris est bien pire que la haine. La haine surgit du besoin de reconnaissance, du besoin d'être aimé par celui qu'on déteste.