La publicité nous prend pour des cons. Elle s'adresse à l'animal qui est en l'homme. Nous le savons tous, nous le sentons tous, et pourtant elle marche quand même. Comment ce jeu de dupes est-il possible ?
C'est comme dans le cinéma hollywoodien, cette tragédie grecque inversée où on sait, dès le début, que le bien triomphera : on a beau se dire que le scénario est invraisemblable, on marche quand même.
Publicité et cinéma fonctionnent selon la même structure : nous sommes face à un mensonge, nous savons que c'est un mensonge, et pourtant nous prenons plaisir à croire à ce mensonge. Nous avons envie d'être dupés.
Nous voulons croire que le bien triomphera. Nous voulons croire que la pommade antiride nous empêchera de vieillir et de mourir. Nous voulons croire que le tout dernier gadget technologique nous rendra heureux.
L'aliénation est comme la servitude, elle est volontaire.
Paradoxe apparent : pour susciter le désir (d'acheter) des femmes, les publicitaires leur montrent des femmes.
Ce paradoxe n'est qu'apparent, et s'explique par la nature triangulaire du désir. Les femmes désirent certes les hommes, mais elles désirent aussi, voire surtout, par rapport aux autres femmes, en se comparant à elles. Ainsi une femme voyant une belle femme sur une publicité voudra être aussi belle qu'elle.
La rivalité est parfois plus stimulante que l'objet du désir lui-même.
Vous en avez marre de recevoir des publicités dans vos boites aux lettres ?
Il y a une solution.
Ecrivez « Pas de pub SVP » sur votre boite aux lettres.
Oui, je sais, ça ne suffit pas, les distributeurs continueront à vous inonder ! Attendez la suite.
Dès la prochaine pub que vous recevrez, appelez le numéro indiqué, et demandez des explications, plaignez-vous auprès de la personne (qui est responsable de cela d'une manière ou d'une autre puisque son numéro est arrivé dans votre boite aux lettres), demandez le nom de la société distributrice, etc.
Vous aurez peut-être l'impression que votre action ne sert à rien. Mais si tout le monde, ou même seulement beaucoup de gens, agissent de la même manière, même une fois de temps en temps, le répondeur téléphonique de certains pourrait exploser assez vite !
En plus ça ne coûte rien puisque en général ce sont des numéros de téléphone fixe, voire des numéros verts.
Il existe ainsi une foule de domaines de la vie quotidienne où l'on peut agir, à son niveau, de façon à changer les choses, au moins un petit peu... L'exemple le plus évident et le plus massif étant le commerce, chaque achat représentant une sorte de mini vote qui oriente l'activité économique de la société...
L'autre jour au supermarché je vois un pack de 16 yaourts Danone dont deux offerts.
Super ! me dis-je, je vais prendre ces deux yaourts-là, ils sont même peints d'une autre couleur.
Mais la caissière ne voulait pas : « Ils sont gratuits uniquement si vous achetez les 14 autres », m'expliqua-t-elle comme si je tombais de la dernière pluie.
Mais c'est n'importe quoi. Moi je vais faire mieux que Danone, je vais offrir 15 yaourts aux gens, oui QUINZE ! Il suffira d'acheter le seizième, qui sera certes un peu cher, mais je suis sûr que les gens, si contents de voir que je leur offre quinze yaourts (15 !), seront prêts à payer un peu cher pour le seizième, peut-être même un peu plus cher que le prix normal pour seize yaourts.
Je ne comprends d'ailleurs pas que dans un monde si moderne, concurrentiel et efficace, des arriérés puissent encore survivre en offrant seulement deux yaourts alors qu'on peut en offrir quinze. Quelque chose m'échappe.
Pour ceux qui douteraient encore de la sottise des hommes, que contemplait Pascal avec des sentiments mitigés, regardez donc les experts en marketing surfer sur l'éternelle vague déferlante de notre irrationalité...
Si la définition philosophique de la beauté comme « satisfaction désintéressée » est vraie, alors la publicité efficace ne doit pas être belle, parce que le but de la publicité est précisément de stimuler nos intérêts.
Schopenhauer distingue ainsi le beau, qui apaise la volonté, du joli (ou, pour certains, du kitsch), qui stimule le désir.
Et il faut reconnaître que si les publicités sont souvent amusantes, divertissantes, ou excitantes, elles sont rarement belles à proprement parler.
J'aime assez cette pub anti tabac. D'abord parce qu'elle est drôle. Ensuite, aussi, peut-être, parce qu'elle représente le mépris du mal, qui me semble être la vraie attitude à adopter envers lui.
Pub anti tabac : Soyez gentils avec les fumeurs.
Ils vivront moins longtemps que vous.
Encore faudrait-il que fumer soit vraiment un mal. Pour ma part, je ne pense pas. C'est simplement une activité nuisible parmi d'autres, mais qui nuit surtout à celui qui l'accomplit (pourvu qu'il soit respectueux). Par conséquent le tabac devrait simplement être taxé à hauteur du coût de la nuisance qu'il cause. Une fois cela fait, que l'on foute donc la paix à ceux qui veulent abréger leur vie de cette douce, coûteuse et monotone manière. (Enfin, douce au début.) Ce n'est pas notre problème.
La question de savoir s'il faut interdire ou non la publicité est intéressante.
D'un côté,
D'un autre côté,
Publicité McDonald : vengeance symbolique sur José Bové
Pour avancer dans ce débat, on peut se demander : la publicité existe-t-elle dans la nature ?
Eh bien, la réponse est oui : les fleurs, en particulier, se livrent à une publicité outrageuse auprès des abeilles. Couleurs flashy, odeurs, tout est bon pour attirer la chalande. Il existe même certaines fleurs qui tamponnent l'abeille dans son dos au moment où elle butine, et c'est ainsi que la pollinisation est assurée. Quelle arnaque ! Les arnaqueurs experts en marketing, qui exploitent d'ailleurs l'irrationalité de l'homme et toutes sortes d'illusions statistiques très intéressantes, n'ont donc rien inventé.
Je ne sais pas quelle est la force de cet argument. Après tout, on n'est pas obligé de faire comme la nature, la société humaine se distingue même de la nature par le fait qu'elle instaure des lois.
Publicité :
« Si vous achetez le superflu,
on vous offre le nécessaire. »
Une limite de la concurrence, c'est quand l'énergie dépensée à faire la course (voire à se tirer dans les pattes) ne vaut pas le gain qui en résulte.
Ainsi, la concurrence est parfois un jeu à somme négative. Par exemple, si on interdisait les publicités pour les voitures, les voitures coûteraient moins cher.
De plus, cela détruirait des emplois, ce qui est un autre avantage important.
On pourrait multiplier les exemples : en particulier, dans certains cas la concurrence effrénée pousse à harceler le consommateur (potentiel), ce qui constitue une nuisance de plus.
Le problème, c'est que toute réglementation (par exemple une interdiction de la publicité) comporte des inconvénients et des effets pervers. Le seul fait qu'elle s'oppose aux libertés individuelles paraît gênant.
Mais il ne faudrait peut-être pas confondre trop vite la liberté des entreprises avec la liberté des individus : car dans la mesure où les entreprises sont des institutions qui fonctionnent sous contrainte, leurs objectifs ne correspondent pas nécessairement à ceux des individus, c'est-à-dire aux objectifs politiques et à l'intérêt général...
Par ailleurs il ne faut pas perdre de vue que la publicité, le marketing et les métiers de commerciaux (et commerçants) en général, en dépit de leur air improductif, apportent une contribution positive à une économie : ils informent les agents économiques et réalisent un véritable travail d'organisation par la mise en relation de l'offre et de la demande. La valeur sociale de cette optimisation de l'affectation des ressources est très importante, et sans doute assez bien représentée par les bénéfices qu'en tirent ces intermédiaires.