La fête des morts mexicaine permet d'éprouver, de ressentir dans sa chair, la vérité philosophique suivante :
La mort rend joyeux.
C'est ainsi qu'en sortant de l'exposition sur les vanités (tableaux illustrant, par des images morbides, la misère de la condition humaine) qui se tenait au musée Maillol à Paris, de nombreux visiteurs étaient étonnamment gais.
Fête des morts au Mexique
Mais il n'y a là rien d'étonnant. L'idée de la mort attriste, certes, mais elle donne aussi le sentiment de la brièveté de la vie. D'où la soudaine envie de faire n'importe quoi, et vite. C'est ainsi que la joie se distingue du bonheur : la joie est une envie de vivre où entre un peu de folie, d'hystérie, d'angoisse, de frénésie.
Et aussi beaucoup d'allégresse, car la mort suscite le sentiment de l'absurde, qui nous soulage en allégeant nos misères quotidiennes : il nous rappelle qu'elles n'ont pas de sens.
On retrouve cette idée d'une joie qui naît de l'angoisse un peu partout, par exemple chez Heidegger, ou dans cette chanson de Brel :
J'veux qu'on rie,
j'veux qu'on danse,
j'veux qu'on s'amuse comme des fous
J'veux qu'on rie,
j'veux qu'on danse,
quand c'est qu'on m'mettra dans l'trou
On comprend, maintenant, pourquoi les squelettes ont le sourire...
Et surtout on comprend pourquoi il n'y a plus de joie de nos jours. (Raoul Vaneigem, je crois, remarque qu'il n'existe plus de musique joyeuse depuis le Moyen Age.) C'est parce qu'aujourd'hui, on ne meurt plus. La mort est obnubilée, exclue de notre champ de vision.
On entend souvent les conférenciers s'étonner du fait que le principe de la séparation des pouvoirs soit si peu respecté dans le pays de Montesquieu.
Ne nous étonnons plus. C'est tout naturel. Quand un grand théoricien s'exprime pour défendre une cause, c'est bien souvent que cette cause est menacée là où il se trouve !
Spinoza n'est pas né dans des Pays-Bas où régnait la liberté d'expression. Montesquieu a peut-être établi la nécessité de la séparation des pouvoirs car il en constatait l'absence.
En poussant un peu les choses, on s'apercevra que bien souvent on choisit entre dire et faire. Commençons par un exemple innocent : les serveurs des restaurants remarquent que beaucoup de clients paraissent très satisfaits mais ne laissent aucun pourboires, alors que d'autres s'expriment peu mais laissent une plus jolie somme. Ce qui est logique, car il y a là deux moyens de s'exprimer. Remercier le serveur remplace l'argent qu'on ne lui donnera pas, et réciproquement.
Avec cette idée en tête, on verra tout à coup la France différemment, et on lira d'un œil nouveau toutes ses flamboyantes déclarations gravées dans le marbre des statues et aux frontons des monuments. Il y a en effet deux attitudes possibles face aux grands principes : les énoncer, ou les appliquer. Et les énoncer est un bon moyen de ne pas avoir à les appliquer. Ainsi l'Angleterre applique les principes démocratiques sans les écrire ; la France les proclame mais ne les applique pas.