Le brin d'herbe

Blog philosophique et politique

Les deux intuitions
Mardi 2 juin 2009

L'autre jour je suis tombé sur un article écrit par un intellectuel qui défendait la religion ainsi :

« Tous les plus grands philosophes ont reconnu que la raison scientifique a des limites, et qu'en réalité elle dépend entièrement de l'intuition. Par conséquent la conception religieuse du monde est tout aussi défendable que la conception matérialiste. »

Il faut reconnaître à la décharge de l'auteur qu'il a un illustre prédecesseur : monsieur Blaise Pascal.

  Blaise Pascal  

Et pourtant, il y a là une grave confusion. Certes, il est rigoureusement impossible de démontrer les principes qui sont au fondement de toute démonstration. Pour cette raison on peut parler d'une « intuition » qui se trouve au fondement de toute pensée et donc de toute science. Pascal disait ainsi que les premiers principes nous sont connus, non par la raison, mais par le « cœur », le sentiment. Et c'est là qu'il y a un glissement pernicieux : on passe subrepticement de l'intuition intellectuelle (qui consiste, comme disait Descartes, en la claire conception d'un esprit qui analyse sont objet) à l'intuition au sens de l'intuition féminine, du sentiment, du sixième sens ou que sais-je encore.

Soyons plus précis : l'intuition intellectuelle peut désigner au moins deux choses :

Il est très clair que ces deux concepts n'ont rien à voir avec les intuitions « féminines » ou « religieuses ». Et par conséquent c'est un véritable acte de terrorisme intellectuel que de glisser d'un concept à l'autre. Ce qui reste vrai, et que l'on peut concéder à Pascal et à Kant, c'est que dans les domaines où la raison et la science sont impuissantes à nous découvrir la vérité, nous pouvons fort bien décider de croire l'hypothèse qui nous plaît le plus, celle qui nous aide à vivre ou celle qui nous rend meilleurs. Mais en cherchant le Bien on risque de ne pas trouver le Vrai.

Et surtout, et c'est là le point essentiel, la compréhension rigoureuse du concept d'intuition nous montre qu'en réalité la raison n'est pas limitée : car elle inclut aussi bien l'intuition que la déduction. Il n'y a pas de différence radicale entre les questions physiques et les questions métaphysiques. Au mieux il y a une différence de degré. Toutes les questions théoriques sont du même ordre. De sorte que finalement, contrairement à un préjugé tenace, la science répond à la question de l'existence de Dieu (pour autant que cette question puisse être posée !) aussi bien qu'à n'importe quelle autre question, c'est-à-dire sans nous donner de certitude, mais en nous proposant une hypothèse plus ou moins solide (c'est-à-dire plus ou moins fondamentale dans l'édifice théorique, dans la conception du monde) qui s'insère dans une représentation cohérente des phénomènes. En l'occurrence, la science dirait volontiers, comme Laplace disait à Napoléon, que Dieu est une hypothèse dont nous pouvons nous passer. Une chose est donc sûre : cette hypothèse-là ne répond pas à un besoin théorique.

Mots-clés :  épistémologie   intuition   religion   coeur   raison   vérité   
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Entre la tête et la main, le cœur
Dimanche 1er février 2009

Metropolis est un célèbre film de Fritz Lang réalisé en 1927. L'histoire se déroule dans le futur. La ville est partagée entre gratte-ciels immenses et souterrains macabres où vivent les travailleurs : au plus on est riche, au plus on habite en hauteur, et le grand patron de la ville habite tout en haut du plus haut gratte-ciel. Mais un jour, le fils du patron découvre le monde souterrain et la condition des misérables qui y travaillent...

Je vous passe les détails, mais finalement les travailleurs se réconcilient avec le grand patron grâce à la médiation de son fils. Et la morale s'affiche à l'écran en toutes lettres : « Mittler zwischen Hirn und Händen muss das Herz sein. » « Entre la tête et la main, le cœur est le médiateur indispensable. »

On pourrait risquer un rapprochement avec Les Frères Karmazov de Dostoïevski. Ce polar philosophico-religieux met en scène trois frères : Ivan, intellectuel athée ; Dimitri, homme d'action fougueux et passionné ; et enfin Alexis, jeune homme au grand cœur, plein de foi et de bonté.

La conclusion est moins explicite mais tout aussi claire : Ivan sombre dans la folie, Dimitri est envoyé au bagne, et seul le jeune Alexis apporte une note d'espoir, encourageant les enfants du village (qui représentent la nouvelle génération) à toujours entretenir la bonté qui est en eux. Pour cela il les exhorte à toujours se souvenir de la compassion qu'ils ont eue pour leur petit camarade qui vient de mourir :

« Mes chers petits enfants, vous ne comprendrez peut-être pas ce que je vais vous dire car ce que je dis est souvent incompréhensible, mais vous retiendrez mes paroles et plus tard vous me donnerez raison. Sachez donc qu'il n'est rien de plus noble, ni de plus fort, ni de plus sain, ni de plus utile dans la vie qu'un beau souvenir, surtout s'il remonte encore à l'enfance, à la maison paternelle. »

Mots-clés :  triade   cinéma   coeur   
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