Dire que l'ordinateur et le téléphone portable nuisent à la langue française, c'est comme dire que les calculatrices nuisent aux mathématiques.
Avec les portes sans poignées, il y a un autre dispositif quotidien qui révèle la barbarie de notre civilisation : les réveils-matin.
En effet, il suffit de méditer cinq minutes sur ce dispositif sophistiqué (un bouton facilement accessible pour l'éteindre provisoirement, et la machine se remet à sonner cinq minutes plus tard) pour mesurer la torture quotidienne que représente le réveil pour une part non négligeable de la population.
Mais, une fois n'est pas coutume, je vais être honnête : grâce à la technologie moderne on peut aussi se réveiller avec de la musique. Et ça, il faut être honnête, c'est un progrès formidable.
Je dirais même que ceci compense cela même si, j'en suis sûr, de mauvaises langues (ou des langues radicales) diront que cette petite contrepartie n'est que la vaseline produite par le Capital pour mieux nous... aliéner.
Quand j'étais enfant, et qu'il y avait un fruit ou un gâteau à partager avec mes frères et sœurs, nous avions une règle magique, salomonienne, qui apaisait miraculeusement les conflits :
« Qui coupe ne choisit pas. »
Ainsi, il n'y avait aucune dispute, pas même pour savoir qui couperait. Car avoir le privilège de couper, c'était renoncer à celui de choisir. Mieux, l'intérêt du coupeur était de faire des parts aussi égales que possibles, car il savait bien que l'autre prendrait la plus grosse. Enfin, celui qui coupait ne pouvait contester que l'autre prenne ensuite la part de son choix : il était censé avoir coupé des parts égales, et ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même en cas d'inégalité.
Au plus je médite cette simple petite loi, au plus je la trouve merveilleuse.
On retrouve son noble équivalent, en philosophie, dans le « voile d'ignorance » imaginé par John Rawls, philosophe américain ayant élaboré une importante théorie de la justice en 1970, et qui imagine (à titre de fiction censée guider la réflexion, Gedanken experiment) quelles règles de justice nous choisirions si nous ignorions les places que nous occuperons ensuite dans la société...
Plus généralement, on peut tirer de cet exemple de la banane (c'était typiquement des bananes que nous partagions ainsi) l'idée suivante : partout où on peut instaurer des dispositifs de justice, c'est-à-dire des mécanismes, des fonctionnements, des agencements qui poussent les individus à chercher automatiquement la situation la plus juste, il faut le faire, et cela peut remplacer avantageusement les règles générales et abstraites du droit, toujours délicates à appliquer en situation, et dont la complexité est source de mille problèmes (cf. cet éloge de la simplicité sur un autre post).
Si ces dispositifs pouvaient remplacer tout à fait le jargon juridique, peut-être la société ne s'en porterait-elle pas plus mal...
Il y a un dispositif qui me rend dingue depuis longtemps, et dont on ne parle pas assez je trouve.
C'est pourtant quelque chose de tout simple : je veux parler des portes qui n'ont pas de poignée extérieure. Pas besoin de chercher très loin, presque toutes les portes des appartements, en France, sont comme ça. J'aimerais bien qu'on m'explique l'intérêt de cette invention ignoble.
Ignoble, parce que cela signifie que notre porte est, par défaut, fermée.
A cela s'ajoute le risque multiquotidien d'enfermer ses clés à l'intérieur. Ce risque n'existe pas pour les portes normales, avec poignée et clé, car il faut la clé pour les verrouiller ! Il est donc impossible d'enfermer sa clé.
Le pire de tout, c'est que du coup on stresse chaque jour pour ne pas enfermer sa clé à l'intérieur, ce qui est finalement un tracas bien plus grand que d'enfermer sa clé une fois de temps en temps.
Celui qui a inventé ce dispositif devrait être traîné en justice pour la quantité astronomique de tracas et d'énergie psychique gaspillée.
D'ailleurs il y a des tas de dispositifs ignobles dans le genre, surtout à notre époque, par exemple aujourd'hui on regorge d'imagination pour empêcher les clodos de dormir sur les bancs, les marches, les encoignures, etc. On en verra un petit aperçu sur ce site.
Bref... Je rêve d'un monde où les portes auraient des poignées à l'extérieur...
En y réfléchissant bien je trouve quand même un avantage à ces portes, mais un seul, que j'indiquerai par honnêteté intellectuelle : c'est qu'elles rendent possibles des films drôles comme A gauche en sortant de l'ascenseur...
Une enseignante a été poignardée hier dans un collège de Haute-Garonne par un collégien de 13 ans parce qu'elle refusait de lui retirer une punition.
En réponse, le ministre évoque l'idée d'installer des portiques détecteurs de métaux à l'entrée des établissements scolaires.
Voilà un bel exemple de gestion technique d'un problème politique. C'est la tendance générale : les collèges et lycées sont déjà truffés de caméras de surveillance et de miradors. Le problème, c'est que ce genre de solution ne s'attaque pas à la vraie cause du problème : le fait qu'il y a aujourd'hui des élèves prêts à agresser physiquement leurs professeurs. Comme d'habitude on s'attaque aux effets et aux symptômes plutôt qu'aux causes profondes.
L'autre problème est que l'on évolue vers un pur rapport de force. Alors que le lien social (la contrainte exercée par le groupe sur l'individu) était autrefois spirituel (le regard des autres et de Dieu), il devient de plus en plus mécanique. Personne ne condamne moralement le voleur ou le voyou, il est simplement sanctionné matériellement (amende ou prison) : on lui applique un traitement technique censé être rationnel. De même, la contrainte spirituelle disparaît, le policier idéal (Dieu qui voit tout et nous jugera dans l'au-delà) étant remplacé par un Big Brother mécanique. La question est de savoir si un système de pouvoir peut fonctionner en étant ainsi réduit à un pur rapport de forces débarrassé de toute dimension humaine, morale et spirituelle.
Je ne détiens pas la solution au problème. Mais face au déclin général de l'autorité, au lieu de tenter de la maintenir à coups de trique, il vaut peut-être mieux envisager l'une des alternatives suivantes : faire en sorte que ces rapports d'autorité soient librement choisis afin qu'ils soient acceptés ; ou les supprimer carrément en changeant radicalement la relation entre professeurs et élèves, comme cela se fait en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis. Dernière solution : durcir les règles sociales pour restaurer la vieille autorité, c'est-à-dire revenir 50 ans en arrière. Mais cette solution paraît peu crédible car l'histoire ne se répète pas.
(Suite du billet précédent.) Puisque Big Brother est la version moderne de Dieu, il faudrait peut-être mettre fin une bonne fois pour toutes à l'hypocrisie hystérique et reconnaître que Big Brother n'existe pas plus que Dieu.
Le centre a toujours été vide. C'est-à-dire que le pouvoir n'est pas en haut, mais en bas ; il n'est pas dans l'œil, mais dans celui qui se sent observé. Il n'est pas dans le dominant, mais dans le dominé. Le pouvoir, c'est l'obéissance.
Ou pour le dire dans les termes de La Boétie : la servitude a toujours été volontaire ; le pouvoir ne tient que grâce à ceux qui le soutiennent.
Par conséquent le pouvoir est en chacun de nous. La « démocratie » est et a toujours été.
Ici comme ailleurs la technique dévoile peu à peu la vérité et met l'homme face à ce fait, c'est-à-dire face à lui-même. Fluidification et intériorisation de la contrainte. L'autocratie technique arrive.
Big Brother n'est pas nouveau. Dieu, ce justicier bienveillant, tout-puissant et surtout omniscient, n'était pas autre chose.
Simplement, avec le déclin de la religion et le progrès de la technologie, ce vieux dispositif sembla ne plus suffire. Le prêtre céda la place au policier, puis au médecin. Et l'œil imaginaire de Dieu fut remplacé par l'œil électronique des caméras de surveillance.
Mais le fonctionnement est le même : dans chaque cas c'est le sentiment d'être observé qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir.
elles ne nuisent pas aux mathématiques mais au calcul mental, ne soyez pas de mauvaise foi en trouvant une excuse inadaptée pour conforter votre opinion..